500 ans de Renaissance(s) en Centre-Val de Loire

Intervention de Christelle de Crémiers

C’est un privilège d’être un élu en responsabilité au moment où arrive l’anniversaire d’un demi millénaire. Il fallait bien trouver une date pour marquer le début de toute une époque et assurément les événements de l’année 1519 le valaient bien. 


Notre région, parce qu’elle est le berceau de la Renaissance a voulu s’emparer du sujet et il fallait le faire. Il fallait le faire pour les 50 grands sites que la région anime depuis déjà 12 ans et dont les fréquentations n’ont cessé de croître grâce à une véritable politique de réseau et de soutien aux animations. Nous pouvons déjà observer au premier trimestre 2019 une fréquentation record alors que ce sont les mois les plus creux pour le tourisme. Il fallait le faire pour l’ensemble des sites dédiés à l’art contemporain qui font aussi la réputation de notre région et qui ont rivalisé d’imagination pour s’inscrire pleinement dans une grande dynamique événementielle pour enchanter le public. Il fallait le faire aussi pour et avec les Communautés de communes, les Agglos et les Métropoles, et les Départements pour que cette dynamique bénéficie à tous les territoires. Le soutien de tous les Départements, à travers leurs ADT avec le CRT, pour promouvoir les centaines de projets qui ont émergé doit être salué.

Le tourisme est désormais unanimement considéré comme une activité économique de premier plan. Nous à la région, nous considérons en plus que c’est un des principaux outils d’aménagement du territoire par le développement économique local. C’est pourquoi j’ai tenu, tout au long du second semestre 2018, à faire le tour de la région des territoires hors du Val de Loire au sens UNESCO du terme. Au cours de ces déplacements dans notre région, j’ai rencontré plus de 400 acteurs du tourisme, le personnel de leurs offices de tourisme et leurs élus locaux. A chaque fois, ce projet de grande ampleur a suscité de l’espoir et l’envie d’y participer. D’y participer en rentrant dans un réseau plus vaste car en matière de tourisme, pour les grands comme pour les petits acteurs, il n’y a pas de salut à rester isolé. D’anticiper sur les années suivantes en ayant le réflexe de la fidélisation des clientèles, en étant bien conscients que cette année est une rampe de lancement et qu’il faudra maintenir la hauteur de l’orbite les années suivantes.

Je ne doute pas que les résultats et les retombées seront au rendez-vous de cette année touristique 2019. Cependant, permettez-moi au nom du groupe Écologiste d’exprimer des regrets à l’occasion de cette communication.

Dès le début de la préparation en 2017, nous avons alerté la direction du projet sur le contenu à ne pas manquer pour donner tout son sens à un projet fédérateur qui parle au monde. Et je dois avouer que les alertes se sont répétées à de nombreuses occasions tout au long de la construction du projet.

En premier lieu, de tous les enjeux de ce siècle, il y en a un qui est universel : c’est la question de la compatibilité de l’activité humaine avec les limites planétaires et le vivant en général. Tous les pays s’interrogent, quel que soit leur niveau de développement, sur un nouveau rapport des hommes à la Nature. Par ailleurs, la Région Centre Val de Loire a une longue histoire déjà en tant que région qui mène une politique environnementale crédible et concrète. C’est pourquoi, la célébration de ces RenaissanceS au pluriel que la région organise aux yeux du monde, pour 2019 et pour les années à venir, devait rencontrer les interrogations et les aspirations universelles actuelles, et même être exemplaire.

Il est significatif de constater dans l’énumération des grands thèmes de cette année de célébration, que seuls trois thèmes sont cités : Patrimoine et histoire; Sciences et technique ; Arts et culture. Nous retrouvons ici les thèmes des Expositions universelles qui ont accompagné la grande épopée industrielle et financière depuis deux siècles, avec sa version moderne qu’est le grand spectacle numérique. Comme les aciéries du XIX, le numérique et ses supports à l’obsolescence programmée à très court terme, n’est pas durable. Et de constater que malheureusement il manque un quatrième thème, celui qui caractérise le défi majeur de notre siècle et qui avait pourtant été voté dans le rapport du projet : les initiatives illustrant un nouveau rapport à la Nature à travers des alternatives de production et de consommation.

Il aurait été possible, comme nous l’avions proposé, de se donner :

  • Des règles, chartes et conditionnalités liées aux consommations, à la nature des matériaux et aux déchets
  • Des parcours pédagogiques, dans le cadre des parcours proposés aux habitants et aux touristes
  • Des conférences et des personnalités reconnues pour porter des messages et des projets qui renouvellent le rapport des hommes et des femmes à la Nature

Car dans la grande opération de promotion « World Wide » menée avec Atout France par le CRT, outre le principe des déplacements en avion qui ne sont pas de mise dans un temps où le dérèglement climatique a commencé à œuvrer, le contenu s’est un peu trop centré sur l’Histoire et les grands sites. Or de Sao Paulo à Tokyo, de New York à Moscou, les habitants savent, ou du moins ressentent, que nous touchons à la fin d’une époque, celle où l’Homme pouvait faire ce qu’il voulait sur une Terre qui semblait avoir des ressources infinies, celle qui a commencé avec la Renaissance. Les grandes entreprises industrielles et financières ne souhaitent sans doute pas le comprendre, mais les gens, les touristes, nos visiteurs, attirés par l’Histoire et la beauté, bien sûr auraient compris que cet événement, qui s’adresse au monde, s’organise sous le signe de la compatibilité avec les limites de la Nature, et, d’une certaine manière, ils s’y attendent.

Au moment de célébrer les RenaissanceS, il est dommage de ne pas mettre en valeur celles de la renaissance d’une autre manière d’interagir avec la Nature. Notre Région pourtant regorge d’exemples concrets et réussis, dans tous ses territoires : moulins remis en activité, fermes en permaculture, bâtiments à énergie positive, villes et villages en transition… à titre d’exemple, mais il y en a de très nombreux, la fête de la transition à Chateauneuf sur Loire réunit depuis cinq ans plus de deux mille personnes. Au-delà des alternatives, il y a aussi la renaissance, au premier sens du terme, de territoires détruits par l’activité humaine, où la vie revient grâce à un traitement respectueux… La Région qui a ouvert la première ARB de France aurait pu être une région témoin de cette renaissance.

Enfin, la réflexion de fond à laquelle nous invitent, pour ne citer qu’eux, les 15 000 scientifiques du monde entier qui, en novembre 2017 ont lancé un « Appel à l’Humanité » relayé dans l’ensemble des media nationaux, aurait dû figurer dans la programmation scientifique du projet. Quels sont les conséquences environnementales de la digitalisation de notre société ? Quelles conséquences sur le vivre ensemble, sur la démocratie, d’un village planétaire limité où le « Jour de la Terre » était en 2018 début août, et pour la France… le 5 mai ? Autant de questions cruciales qui sont posées au monde entier.

Et puis pour la stratégie de l’alimentation c’est aussi dommage. La grande célébration des 500 ans est une opportunité extraordinaire pour l’ensemble des enjeux liés à la restauration. Dans tous les cas, les touristes se restaureront trois fois par jour, mais le fait que cette restauration ait un sens et qu’elle bénéficie l’image de la Région aurait dû être préparé.

La région compte environ 4000 restaurants et hôtels restaurants indépendants qui n’appartiennent pas à des chaînes. Des acteurs engagés qui ont su répondre présent quand la région, en tandem avec la Chambre de commerce, leur a montré toute l’importance de leur métier dans nos politiques du tourisme et de l’alimentation.

Notre Région manque d’image en termes de restauration. La stratégie régionale de l’alimentation a choisi comme positionnement l’authenticité des aliments, naturellement bons pour la santé et pour l’environnement, des produits non artificialisés, une cuisine maison… Or construire une image est toujours long et coûteux. Les 500 ans représentaient une réelle opportunité d’accélération. Pas seulement pour vanter les produits du terroir. Toutes les régions françaises s’attellent ardemment à cette tâche, et si elle est indispensable, elle ne nous distingue pas. Pas seulement pour offrir de très goûteux et ludiques menus Renaissance, car si cette initiative concourt excellemment à l’invitation au voyage historique, elle relève de l’illustration et non du sujet.

Non, le sujet était de dire que notre système alimentaire mondial fondé sur l’appauvrissement de la biodiversité comestible, la délocalisation et l’ultra transformation des aliments n’est pas durable, qu’il est possible et indispensable de faire autrement. Et que notre région s’est pleinement emparée de cet enjeu et que de nombreux acteurs économiques de l’alimentation s’engagent dans la voie de la transition. On a sans doute oublié, plus en France et en Europe qu’ailleurs dans le monde, d’où et comment sont fabriqués nos aliments, quel était le goût des aliments non industriels, mais montrer notre détermination et nos efforts pour mieux manger, cela aussi les touristes auraient compris et auraient apprécié. Car cela aussi, de Sao Paulo à Tokyo, de New York à Moscou, préoccupe les citoyens.

La Région lance cette année une COP régionale. C’est, nous l’espérons, une nouvelle opportunité pour parler à un large public des enjeux universels que sont le dérèglement climatique et la pollution grandissante de notre environnement. La région doit faire le choix de mobiliser, comme elle a su le faire pour la mise en valeur de l’histoire et du patrimoine de la Renaissance, les mêmes énergies sous-tendues par les mêmes ambitions pour accélérer le changement culturel qui est indispensable pour penser la compatibilité à long terme des activités humaines avec la Nature.