Portrait Pascale Rossler

La Loire : un fleuve à respecter, un atout à valoriser

Intervention de Pascale Rossler 


Ce rapport intitulé La Loire, un fleuve à respecter, un atout à valoriser incarne bien les enjeux majeurs et complexes de ce que peut être une éco-région. 

Une éco-région, c’est une région qui considère que son futur consiste à trouver un équilibre fécond entre les différentes dimensions du développement, répondre aux urgences actuelles en préparant l’avenir. C’est une région ou l’économie se porte bien, crée des emplois, et de bonnes conditions de travail, ou ses habitants ont des relations sociales riches, une offre culturelle variée et de proximité, s’appuyant notamment sur le patrimoine régional. Le tout, dans un environnement naturel de qualité. 

Cette approche de l’éco-développement, ou développement soutenable, ce n’est donc pas l’environnement avant tout, mais c’est plutôt intégrer que pour qu’un secteur se développe de façon durable, il faut tenir compte des aspects économiques, sociaux et environnementaux, et que pas une seule de ces dimensions ne doit être négligée, et que chaque dimension interagit avec l’autre. L’environnement peut être un atout pour l’économie et le social.

Avoir l’ambition de faire de la région Centre une éco-région, suppose aussi d’intégrer un rapport au temps inscrit à la fois dans les enjeux de notre époque et dans les temps longs du patrimoine, des dynamiques géologiques et biologiques. Nos sociétés « développées » se sont modifiées profondément, en seulement quelques décennies, en consommant très rapidement lune grande partie des ressources fossiles et en dégradant les milieux naturels et la biodiversité, qui s’étaient formées en l’espace de centaines de millions d’années. Le confort matériel qui en résulte s’est donc construit en consommant des ressources naturelles géologiques que les prochaines générations n’auront plus à leur disposition, mais dont elles paieront durablement les conséquences, en particulier en terme de dérèglement climatique. Il devient dont urgent de défendre un nouveau modèle de société, qui s’attache à promouvoir une économie vigoureuse, sobre en consommation de ressources naturelles, et visant la qualité de vie plus que l’accumulation de biens matériels ou d’infrastructures coûteuses et parfois superflues. 

Ce projet d’éco-région trouve donc une résonance toute particulière lorsqu’on l’applique au Val de Loire. C’est en effet autour de ce fleuve que se concentre la majeure partie de la population de notre région, de notre économie et de notre patrimoine culturel et naturel, nos principaux atouts. C’est donc un territoire riche, dans toutes les dimensions du terme, et cette richesse, ou plutôt ces richesses, sont la source de fragilités, voire de vulnérabilités : 

Le dynamisme économique et démographique fait peser une pression importante sur des espaces naturels extrêmement fragiles. Le patrimoine naturel et culturel y est un formidable atout pour la qualité de vie de ses habitants et est très apprécié des touristes, français et étrangers. L’importance du tourisme et de ses retombées économiques, associant les 

offres identitaires du territoire (gastronomie, œnologie, patrimoine culturel, historique), peut être une menace autant qu’un vecteur de préservation des VUE et de l’économie locale s’il est bien maîtrisé. 

Il convient aussi de considérer la culture du risque inondation à sa juste place. Elle fait partie du patrimoine culturel ligérien, et il convient de la faire partager pour qu’elle soit adaptée aux enjeux de notre temps, pour réconcilier les populations ligériennes avec cette réalité devenue trop lointaine.. 

Enfin, la douceur, voire la langueur de la Loire, tant vantée par les poètes, nous incite peut être plus qu’ailleurs à inscrire l’action publique dans un temps long et une cohérence à la fois thématique/sectorielle et géographique. Ce long fleuve forme en effet un trait d’union entre neuf régions, qui comptent vingt-neuf départements, sa gestion et sa protection impliquent l’action coordonnée de toutes ces collectivités territoriales. 

Ce rapport est donc l’occasion de faire un point d’étape sur l’ensemble des dispositifs publics visant à protéger et à gérer la Val de Loire, et de réaffirmer notre vision et nos grandes priorités. 

Les éléments concernant le Patrimoine Mondial et la Mission Val de Loire rappellent que l’enjeu est de protéger le patrimoine paysager culturel vivant du Val de Loire. Il s’agit de préserver le patrimoine bâti, architectural, historique, culturel, mais aussi naturel et paysager. Il s’agit donc bien d’une approche dynamique du patrimoine et non d’une mise sous cloche du Val de Loire. D’un autre côté, il convient d’avoir à l’esprit que les paysages sont la partie visible de l’interaction de l’homme et de la nature, et que la partie invisible, la biodiversité et la vitalité des écosystèmes a un impact fort sur la partie visible. 
De plus, le tourisme de nature est une réelle opportunité. En effet le patrimoine naturel d’exception est non seulement un attrait majeur pour le site mais la pédagogie autour de son respect est un vecteur de sa préservation et ainsi des VUE qui ont valu le classement. 

Le plan de gestion initié par l’État, en cours d’élaboration, qui a fait l’objet d’une large concertation avec les collectivités, est en cours de finalisation. 
Il doit pour nous, permettre, en particulier, de mieux mettre en avant la filière de tourisme durable, mais aussi comme je l’ai déjà dit, de mieux prendre en compte les enjeux de la biodiversité.
 En effet, si l’entrée paysagère privilégiée apparaît incontournable au regard des pressions humaines sur le val de Loire, elle ne semble pas pour autant suffisante. 

La biodiversité abordée de manière sectorielle, est absente en tant que partie prenante de la qualité du paysage. 

Concentré sur le domaine du « visible », le projet n’intègre pas les menaces pesant sur la biodiversité, sur les habitats écologiques, et sur le lit et cours du fleuve. Les altérations de ces éléments constitutifs de l’identité du val de Loire (que serait le val de Loire sans pêcheurs le long des chemins de halage ?) doivent pourtant être limitées, et le maintien de la biodiversité encouragée, et d’autant plus, comme le souligne l’avis du CESER, dans le contexte national de réalisation des trames vertes et bleues des objectifs de la stratégie nationale et régionale pour la biodiversité. Ces dispositifs ne se traduisent pas seulement par l’attention aux réservoirs de biodiversité et aux corridors écologiques qui les relient (TVB), mais bien à la biodiversité dans son ensemble, y compris en milieu urbain et agricole où les enjeux sont forts.

De la même manière, le projet ne mentionne pas de prescriptions particulières quant à la qualité de l’eau, alors qu’elle semble conditionner la diversité biologique du val de Loire (poisson, oiseaux, arbres, insectes…), et que la qualité des nappes alentours y est également directement liée.. 

Dans le souci de cohérence des politiques régionales dans leur ensemble, l’offre touristique du val de Loire doit être appréhendée à l’échelle globale du territoire régional. En effet, il convient d’aborder à la fois les questions de tourisme local aux retombées économiques importantes (tourisme de nature et culture, Loire à vélo), autant que les questions de mise en réseau des offres touristiques existant aux alentours du Val de Loire, de manière à répartir les retombées économiques de l’attractivité ligérienne comme le prévoit le principe de capillarité de la stratégie de marque de la Stratégie Régionale de Tourisme Durable. 

De plus, il nous semble que ce plan de gestion devrait être plus prudent sur la construction de nouveaux franchissements et de nouvelles infrastructures de transport : en effet, la tendance des services des routes est évidemment de répondre par un pont lorsqu’il y a un engorgement du trafic quelque part, mais chacun ne pense qu’à son échelle. L’UNESCO est particulièrement sensible à la construction de nouveaux ponts et autres grands équipements qui risquent d’altérer la qualité paysagère et patrimoniale d’un site. Toute construction de nouveaux ponts, autoroutes, LGV a un impact fort et irréversible sur la biodiversité et sur les paysages. Il convient de conduire des études d’opportunité sérieuses, ne reposant pas sur le dogme que l’augmentation du nombre de déplacements est inéluctable et représente le progrès pour notre société. La raréfaction de l’énergie doit plutôt nous inciter à économiser les déplacements, à revoir notre modèle de développement, selon les priorités qu’il serait souhaitable de soutenir à 10 ou 20 ans (prioriser les transports en commun et mobilités douces, favoriser le rapprochement domicile-travail, le fret ferroviaire et les circuits courts,… ) 
(En dernier lieu, si un projet est maintenu, une étude d’impact patrimoniale doit être menée de manière méthodologique et précise, devant prévoir comment les effets sur les VUE peuvent être évités, réduits, réhabilités ou compensés) 

Je partage aussi le souci du CESER d’élaborer des indicateurs robustes, pouvant faire l’objet de communications aux habitants. C’est ainsi que le plan de gestion et à travers lui la démarche de protection du patrimoine sera intégrée et acceptée par les habitants. In fine, l’enjeu est bien que les orientations du plan de gestion, c’est-à-dire d l’identité UNESCO, les VUE du site soient prises en compte dans les politiques d’aménagement territoriales et dans les documents d’urbanisme, non pas de manière seulement réglementaire, mais surtout par la prise de conscience, la mobilisation de chacun. Convaincre est souvent encore plus efficace que contraindre. 

La feuille de route mission VL, syndicat mixte qui réunit les 2 régions et met en œuvre leur démarche commune de préservation et de mise en valeur du Val de Loire, en concertation étroite avec l’Etat, va dans ce sens ; elle conforte la MVL dans son Rôle d’ambassadeur UNESCO afin d’accompagner l’appropriation des valeurs de l’inscription aussi bien par les populations ligériennes, que par les acteurs locaux, décideurs et professionnels, qui sont les premiers ambassadeurs du respect de ce patrimoine, et qui contribueront à la mise en œuvre opérationnelle du plan de gestion.  

Au sujet du Plan Loire Grandeur Nature, je partage également les préoccupations du CESER: il n’est pas satisfaisant que le volet eau, espaces, espèces soit en sous-consommation. Ce volet a par exemple pour objectif de protéger et restaurer les grands migrateurs comme les anguilles et les saumons, et de lutter contre les espèces envahissantes comme la jussie. Dans ce domaine, les récentes décisions de l’État ne nous ont pas facilité la tâche. En refusant le financement de 20% de la subvention annuelle de notre conservatoire régional du pat naturel en dernière instance, alors que toutes les instructions et validations techniques préalables et le comité régional avaient donné un avis favorable à ce dossier, l’État bloque un programme de plusieurs centaines de milliers d’Euros visant à la gestion des vallées alluviales porté par le Conservatoire , et compromet l’emploi de certains de ses salariés. Si au moins ce désengagement avait été anticipé, le programme aurait éventuellement pu être revu à la baisse mais s’adapter. 

Les crues ensuite constituent une marque caractéristique de la Loire ; aussi, même si les nombreux dispositifs et le travail remarquable de l’EPL permettent de grandes avancées sur ce sujet majeur, le maintien de l’identité ligérienne doit passer par davantage de promotion de la culture du risque inondation. Si le Plan Loire Grandeur Nature vise globalement à la sécurité des populations face au risque inondation, force est pourtant de constater une appréhension, une appropriation insuffisantes des risques inondations par les populations, dont les vulnérabilités sont inconnues, oubliées, ou sous-estimées. 
Le succès des dispositifs régionaux permettant aux entreprises situées en zone inondable de faire un diagnostic de leur vulnérabilité de leurs aménagements est encourageant, toutefois, le dispositif qui prend le relais de ce diagnostic afin de leur permettre d’effectuer les travaux et aménagements permettant de réduire leur vulnérabilité est lui très largement sous exploité.

Le volet sensibilisation au risque inondation doit donc être amplifié et ce envers tous les publics. Nous allons prochainement lancer une opération de grande ampleur, pour que toutes les Communes réalisent leur DICRIM, en leur fournissant l’ingénierie nécessaire. 
L’enjeu est effectivement que la culture du risque soit largement diffusée, y compris auprès des scolaires, de façon à ce que les politiques territoriales à venir et très largement les habitants la prennent pleinement en compte. Le dynamisme ligérien ne doit pas nous conduire à construire n’importe où, et la culture du risque doit plutôt nous inciter à nous adapter, aménager, voire désurbaniser ou désindustrialiser progressivement certaines parties du territoire ligérien. 

Enfin, les risques majeurs dans le bassin ligérien ne se résument pas au seul risque inondation, il convient en particulier de nous interroger sur le cumul des risques et leurs conséquences. En particulier, les risques d’inondation ou de sécheresse, pouvant se cumuler à un risque industriel, sur des sites de stockage de gaz ou sur des centrales nucléaires. Les quatre centrales nucléaires de notre région vont bientôt atteindre leur limite d’âge. D’ici à leur fermeture, nous serons extrêmement vigilants sur la sécurité de ces sites. 
La situation de la centrale de Chinon, particulièrement, est inquiétante. L’Autorité de Sûreté Nucléaire vient de publier son rapport 2010 et juge (je cite) « insuffisante la rigueur d’exploitation des réacteurs » à Chinon. De plus, les événements dramatiques de Fukushima nous rappellent qu’une centrale nucléaire doit impérativement être refroidie. Dans notre région, ce refroidissement est assuré par des prélèvements d’eau dans la Loire. Les changements climatiques auront des effets importants sur le débit des fleuves, générant des événements extrêmes (sécheresse ou inondation) d’amplitude plus importante et plus fréquents. Il me semble donc urgent que notre pays ouvre un débat public et citoyen sur la question du nucléaire, et que la question de la gestion des risques soit revue, dans notre région comme ailleurs. 

Comme le disait Einstein, « le monde n’est pas tant mauvais à cause de ceux qui lui font du mal, mais à cause de ceux qui regardent et qui laissent faire » 

Nous, élus, responsables et décideurs, conscients de ces risques majeurs qui engagements des centaines de générations, savons tous intimement aujourd’hui que nous ne pouvons plus laisser faire sans nous poser les vraies questions. 

Je vous remercie pour votre attention.

 

Session du 14 Avril 2011
Icône fichier PDF 

Rapport : La Loire, un fleuve à respecter, un atout à valoriser

Annexe : La Loire, un fleuve à respecter, un atout à valoriser