Le numérique : un progrès à tout prix ?

Intervention de Charles Fournier

Face au développement compulsif des usages, des équipements et de l’économie numérique, les acteurs publics doivent interroger les avantages et les inconvénients inhérents à un progrès, à une technologie. Définir ensemble le progrès, ce qui est un progrès, devrait être le préalable. 

Doit-on mesurer une évolution par une capacité à produire et consommer (PIB) ou par un indice intégrant le bien-être ?

Jamais le progrès technique n’a été aussi sacralisé qu’il ne l’est aujourd’hui. Le succès du mot « innovation », utilisé à toutes les sauces, sans jamais n’être caractérisé ni orienté, illustre cette fuite en avant technologique.

J’aimerais rappeler cette citation de la Fédération Internet Nouvelle Génération (FING) qui travaille sur l’écologie numérique et qui dit que pour la transition écologique, il y a un cap mais pas de chemin, alors qu’en matière de transition numérique, il y a un chemin de mais pas de cap : « La transition écologique est l’horizon indispensable de nos sociétés, la transition numérique la grande force transformatrice de notre époque. La première connaît sa destination mais peine à dessiner son chemin ; la seconde est notre quotidien, une force permanente de changement mais qui ne poursuit pas d’objectif collectif particulier. L’une a le but, l’autre le chemin : chacune des deux transitions a besoin de l’autre ! »

Donner un cap pour une politique publique du numérique, c’est le sujet premier. L’enjeu est de permettre une utilisation éclairée, utile, consciente et sans risque. C’est aussi appréhender la question de l’objectif et des moyens : le besoin de se déplacer doit-il se transformer en besoin de posséder une voiture, comme le laisse entendre la publicité automobile ?

Un exemple dont nous reparlerons dans un voeu tout à l’heure, et qui illustre cette fuite en avant, est celui de la 5G. L’engouement autour de la 5G repose sur des arguments industriels, mais nous ne connaissons ni ses bénéfices sociétaux réels ni ses impacts. Sans débat, sans étude sanitaire sérieuse, l’État vend des fréquences et valide donc l’obsolescence de millions de téléphones, l’installation de milliers de pylônes ou encore l’augmentation inquiétante du « fond électromagnétique » (ondes présentes partout et en permanence). Et la question centrale à laquelle nous ne répondons pas ou plutôt si, la question à laquelle certains répondent à notre place, c’est : en avons-nous besoin ?

Ce rapport sur la numérisation de l’économie est un inventaire des actions entreprises par notre Région dans la droite ligne du SRDEII, qui a fait de la transition numérique et la transition écologique des enjeux importants de notre époque. Deux transitions tout à la fois distinctes et possiblement liées. Il laissait entendre que les deux étaient compatibles, voire même pouvaient se lier dans un destin positif, l’une rendant des services à l’autre.

Force et de constater que la « transition » numérique relève d’une approche hors-sol. Le numérique est vécu comme un « autre monde » dématérialisé, au-dessus de toutes contraintes et approche « terrienne », de rematérialisation, d’ancrage dans un monde aux limites finies. Malheureusement, la révolution numérique s’ancre bien dans une réalité physique et matérielle qui pèse fortement sur les ressources.

Si nous sommes bien conscients que le numérique fait partie intégrante de notre quotidien (amélioration des échanges, partage de l’information, communication instantanée, …), le rêve vendu reposant sur moins de déplacements, plus de collaboration, plus de partage est loin d’être au rendez-vous. Il y a une face cachée du numérique et il faut bien que quelqu’un assume d’en parler.

Car ce bouleversement, c’est aussi la multiplication des équipements, des consommations d’énergie et de matières premières exponentielles, des pollutions, des productions de déchets, des bouleversements dans nos rapports sociaux et notamment dans les rapports au travail, des logiques d’accélération et de flux tendus…

Le numérique, c’est 4 % des émissions de gaz à effet de serre (data centers, infrastructures, équipements consommateurs). Le numérique, ce sont 15 milliards d’objets connectés dans le monde en 2020, mais possiblement 46 milliards en 2030. Le numérique, ce sont 8 à 10 milliards d’e-mails échangés en 1 heure, 180 millions de recherches Google. Le numérique, ce sont 5 à 10 heures que nous passons chaque semaine à regarder des vidéos en ligne, 14 heures par semaine pour les jeunes.

Une donnée parcourt en moyenne 15 000 kilomètres. Un ordinateur de 2 kg a mobilisé 800 kg de matières premières, 124 kg de CO2 et même 169 en cycle complet. Plus on dématérialise, plus on utilise de matière. Plus on miniaturise, plus on alourdit l’impact environnemental. Et je ne parle pas de l’obsolescence programmée des appareils… Nous sommes donc loin du rêve. Et encore, on pas encore tout vu…

Alors que le rapport Smart2020 prévoyait une réduction des consommations en 2020 de 16%, le « numérique vert » promis est aujourd’hui un échec : augmentation exponentielle de la consommation d’énergie, multiplication des appareils, alourdissement des logiciels.

En fait, la transition écologique du numérique n’est pas qu’un domaine d’usage du numérique mais bien le prisme à travers lequel nous devons regarder les évolutions du numérique.

Parler de transition écologique du numérique, c’est parler de priorité des usages, de sobriété énergétique, d’applications et de services plus légers, c’est allonger la durée de vie des appareils, c’est travailler sur le recyclage/récupération/réparation (une consigne sur les appareils ?). Et si on apprenait à moins dépendre du numérique, renouant ainsi avec la promesse initiale des fondateurs d’internet ?

La communication du président sur la numérisation de l’économie, qui fait 25 pages, y consacre 9 petites lignes, pour annoncer une « expérimentation ». Quatre ans de débat sur le numérique pour annoncer une expérimentation dans une communication, c’est trop léger pour nous !

Il s’agit également d’interroger toute la chaîne, de la fabrication à la gestion des déchets, mais c’est aussi interroger nos usages.

Oui, le numérique peut rendre des services. Le numérique est bien sûr un outil devenu indispensable, mais il ne doit pas être l’argument fatal pour dissimuler tous ces impacts et pour ne pas nous poser la question de l’avenir, de la résilience de tout cela. Oui, il peut nous aider à gérer nos consommations si lui-même n’en crée pas de nouvelles et n’accélère pas le monde. Oui, les objets connectés peuvent être utiles mais doivent-ils envahir et régir nos vies ? Oui, il peut nous aider à optimiser nos déplacements mais si ceux-ci augmentent en nombre et que nos vies ne deviennent que déplacements, la facture sera en augmentation. Oui, il peut nous proposer des usages intelligents, mais que ferons-nous de toutes ces innovations numériques dont on peut interroger l’intelligence au regard de leur impact (les panneaux publicitaires, les gadgets ergonomiques, les voitures autonomes, …) ?

D’ailleurs, et peut être certains en ont déjà fait l’expérience, c’est lorsque l’on connaît une panne électrique que l’on peut reprendre conscience de notre dépendance à tous ces objets et au numérique. Il s’agit aussi là de choix de société.

Non, nous ne sommes pas devant une croissance naturelle du numérique comme je l’ai entendu au salon Human Tech Days de la part d’un exposant. Cette croissance exponentielle va rapidement être incompatible avec les limites de nos ressources. Oui je sais, il ne faut pas affoler, être anxiogène, il faut rassurer… Mais plus personne n’accepte cela aujourd’hui, nous devons faire preuve de lucidité !

Oui à la digitalisation des entreprises, mais pas au soutien aveugle à l’économie des « start-up ». Nous voyons bien l’intérêt de soutenir cette digitalisation et les services qu’elle peut rendre : équiper les agriculteurs d’ordinateurs, aider les PME-PMI à entrer dans cette ère du numérique. Nous voyons bien les services à rendre dans les apprentissages, possiblement dans la vie citoyenne… Mais nous sommes beaucoup plus dubitatifs sur le monde merveilleux des start up, de l’innovation numérique ou du soutien aux grands groupes dans leur innovation numérique, avant tout commerciale d’ailleurs.

« L’économie numérique », en tant que filière économique internationalisée, est un secteur économique emblématique de l’économie néo-libérale : très concurrentiel, monopolistique, ubérisation des emplois, … Derrière l’univers lissé et moderniste des start up, des brevets sont pillés, des richesses sont créées certes, mais avec peu d’emplois ou des conditions de travail imparfaites et dégradées, ainsi qu’une armée de travailleurs pauvres (ubérisation).

Le secteur numérique impacte les territoires en uniformisant la spécificité économique, en les rendant dépendants de cette économie ultra-concurrentielle. Faut-il engager la Région dans cette concurrence des territoires pour savoir lequel aura créé la première « licorne » régionale ?

Les emplois créés bénéficieront-ils au territoire régional de manière équitable ? Il semble que non, car l’emploi lié au secteur du numérique se concentre essentiellement dans les métropoles. Quid de l’emploi en milieu rural, où les secteurs de la santé et du social sont primordiaux ? Je crois que nous préférons investir dans « l’humain » plus que dans le numérique.

L’intelligence artificielle (IA), un débat à mener. L’investissement de la Région dans l’IA est une annonce forte de cette communication. Pour les écologistes, il y a débat. Nous estimons que le secteur de l’IA doit se doter d’une éthique sociale et environnementale. Plus largement, c’est un sujet de société qui monte en puissance. Le risque est de voir la technologie supplanter l’homme, de voir l’homme perdre le contrôle de sa destinée en léguant au monde numérique la gestion de la complexité.

L’IA permet de savoir mais pas de comprendre. Elle est emblématique de la phrase de Rabelais : « Science sans conscience, n’est que ruine de l’âme ». L’IA entraîne un besoin de débattre démocratiquement autour des technologies qui prennent la place de l’Homme, qui dirigent nos sociétés.

Nous sommes favorables à un Data Center Régional, à la fois pour une question de souveraineté numérique et pour expérimenter un programme de sobriété numérique. Il s’agit là d’héberger des données publics ou sensibles. Nous préférons que le stockage de ces données soit sur le territoire régionale. L’implantation d’une telle infrastructure a aussi un bénéfice écologique. D’une part, cela évitera que les données orientées vers ce lieu de stockage ne fassent trois le tour de la planète avant d’être stocké dans un data center au pôle nord. D’autre part, cela constituera un défi en matière de sobriété énergétique et de récupération de chaleur.  

La numérique est présent dans tous les usages de la société. On doit faire avec, même si des limites sont à poser. Néanmoins, ce projet est l’occasion de montrer que numérique et écologie ont des synergies et que le numérique peut servir la transition énergétique à l’échelle de tel équipement. Cela pourrait être une des priorités du projet témoignant ainsi de l’exemplarité de la Région.

En conclusion, nous l’avons suffisamment étayé lors des différents débats autour du numérique, sobriété numérique et « économie circulaire » appliquée au numérique restent nos priorités. Il faut mettre des limites au numérique. L’objectif est d’aller vers la sobriété du numérique au regard des matières premières et de l’énergie. Il faut des équipements qui durent, qui soient réparables et recyclables. Idem pour les consommations énergétiques : revoyons le développement des infrastructures, des objets et leurs paramétrages. Le changement de pratique (comme pour la transition écologique) est la première des actions à mener.

En matière d’évolution du secteur du numérique, transformons et optimisons, avant de vouloir innover au service de la gadgétisation de la société. Orienter le financement public du numérique vers des usages d’intérêt sociaux ou écologiques semble être cohérent.

Concrètement, nous préférons encourager et concrétiser les travaux émergents des chercheurs et ingénieurs sur la sobriété des équipements, protocoles, services et logiciels qui sous-tendent l’infrastructure numérique ; œuvrer à la relocalisation de la production ; prendre au sérieux la question de l’obsolescence des objets ; bref, rendre possible et désirable l’avènement d’un internet low-tech, sans doute plus lent, mais beaucoup plus pertinent, durable et résilient, fondé sur des machines aux fonctionnalités simplifiées, contrôlables et réparables par les utilisateurs.

Dans le contexte de dégradation rapide du climat, le numérique peut peut-être nous aider, mais avec sa croissance énergétique exponentielle, il fait plus partie du problème que de la solution. Le pire serait de conditionner la réussite de la transition énergétique à la transition numérique. Nous ne sommes pas de ceux qui pensons que la technologie est salvatrice. Seuls les humains sont en mesure d’inverser la tendance du dérèglement climatique. Miser aveuglement sur un avatar technologique est une chimère.