Nouvelle étape de la stratégie numérique

Intervention de Charles Fournier

Il s’agit ici de débattre de l’évolution de la stratégie numérique de la Région. Avant d’entrer dans le vif du sujet, nous sommes les dernières générations ayant grandi sans le numérique. Alors, si vous dites cela à vos enfants ou à vos petits-enfants, cela leur paraîtra fou et si daté : passage direct du statut de « quadra-quinqua-sexa » connectés et branchés à des femmes et des hommes ayant grandi dans la Préhistoire. Alors nous avons peut-être la chance, face à cette accélération et ce changement majeur, d’avoir un regard nourri par le recul et la sagesse pour raisonner en intégrant tout à la fois les bénéfices et les risques de la numérisation rapide et parfois brutale de la société.

Le saut technologique est considérable et les innovations commerciales sont aussi nombreuses que les politiques publiques qui soutiennent le modèle de la « start-up ». C’est dans ce contexte que se diffuse progressivement un discours très séduisant, incarnant la nouvelle « modernité » autour de « l’économie immatérielle de la transition numérique » avec la promesse heureuse et bienveillante de l’interconnexion, des personnes, des idées, des objets, des entreprises, sans endommager la planète et pour le bien-être de la société. Oui, internet interconnecte et permet la transmission d’idées et d’informations et c’est pour cela un excellent outil démocratique. Mais, comme tout outil, il est détourné par le côté « Yang » de l’espèce humaine, à savoir sa cupidité, sa propension à la manipulation et son inconséquence écologique. Les fléaux d’internet sont connus : économie numérique ultra spéculative, exploitation commerciale des données personnelles, contrôle social et sociétal, capacité à produire des « fake news » pour en faire des vérités et ses externalités écologiques. Je ne pourrais pas tout aborder, je me concentrerai sur les enjeux écologiques et sociétaux.

Opérer la transition écologique du numérique n’est pas à confondre avec l’utilisation du numérique pour servir la transition écologique. On s’est longtemps plu à croire que la révolution numérique allait permettre de « dématérialiser » l’économie et de réduire ainsi ses effets. Trente après, des études récentes soulignent, au contraire, leur ampleur. Le numérique représente déjà 10 % de la consommation mondiale d’électricité. Avec la 5G, très énergivore et potentiellement dangereuse pour la santé, ainsi que le développement exponentiel des applications logicielles consommatrices d’énergie, il est prévu que cette consommation atteigne près de 30 % en 2025, soit environ 7,5 % de la demande finale d’énergie. Cette consommation se répartit aujourd’hui en trois ensembles de poids à peu près identiques : les terminaux (téléphones, tablettes, ordinateurs), les data centers et les réseaux. Internet représente plus de 7 % de la consommation électrique mondiale, en croissance de 12 % par an. Une simple recherche Google nécessite la même dépense énergétique que celle nécessaire à l’ébullition d’un demi-litre d’eau. En France, l’infrastructure numérique consomme annuellement la production de 9 réacteurs nucléaires, soit 13 % de l’électricité nationale.

C’est la raison pour laquelle nous réjouissons de la mise en place d’un fonds d’avances remboursables pour des expérimentations en faveur de la convergence écologie/numérique. Pour commencer à structurer une véritable politique de sobriété des usages et des infrastructures numériques,  nous souhaitons que soient mis en place des instruments de mesure de la consommation énergétique du numérique, à l’échelle régionale afin de mettre en place des actions ciblées en accord avec le principe de la sobriété numérique.

Aux désastres environnementaux liés à l’extraction minière s’ajoute l’impossibilité de recycler ces métaux, utilisés le plus souvent de manière intriquée, à des échelles nanométriques. A titre d’exemple, moins de 25 % de la masse d’un smartphone ou d’un ordinateur ultra-plat sont recyclables, et environ 5 % sont effectivement recyclés lorsque l’objet est orienté dans la bonne filière — ce qui est rarement le cas puisque entre 30 et 60 % de nos déchets électroniques sont exportés illégalement à l’étranger, principalement au Ghana, en Chine, en Inde et au Niger.

Cela renvoie à un point qui n’est pas évoqué dans le rapport mais qui fait tout de même l’objet d’une attention particulière au regard de ma délégation, à savoir le recyclage des objets numériques et le développement de l’économie circulaire.

En matière de soutien à l’économie numérique, nous sommes très vigilants et de plus en plus dubitatifs sur le soutien régional au modèle « start-up », que ce soit à travers la politique de développement économique ou du soutien à l’environnement numérique. Nous préférons financer les innovations qui améliorent la transmission de connaissance, les pratiques démocratiques ou ayant un intérêt écologique. Cela permet non seulement d’orienter l’argent public vers des innovations d’intérêt commun.

Les start-up tricolores sont-elles légion ? Finalement, il en existe assez peu et un tiers se situe en région parisienne. L’Insee est circonspect : il distingue les « entreprises en forte croissance », c’est-à-dire celles employant dix salariés et plus et dont les effectifs ont crû de plus de 10 % par an. Elles étaient au nombre de 15 000 en 2015. Commerce et industrie fournissent les principaux contingents de start-up. Ce type d’entreprises est surreprésenté dans les secteurs de l’information, de la communication et des services aux entreprises. Néanmoins, la  France reste en dessous de la moyenne européenne : les entreprises en forte croissance représentent 8,6 % des entreprises de dix salariés et plus dans l’Hexagone, contre 9,9 % en moyenne dans l’Union européenne. Les « licornes », ces super start-up ayant atteint un stade de développement avancé et valorisées à plus d’un milliard de dollars, sont au nombre de 315 à l’échelle mondiale. Seules deux d’entre elle sont françaises, l’hébergeur OVH et le champion du covoiturage BlaBlaCar. Ce qui nous fait également relativiser, c’est l’envol investissements en capital-risque, à savoir des avances faites par les investisseurs publics. En 2018, les start-up françaises ont levé 3,6 milliards d’euros, en progression de 40 %, 2ème place en Europe. Faut-il continuer ?

Créent-elles beaucoup d’emplois ? Si on retient le périmètre de l’Insee, la contribution des « entreprises en forte croissance » au dynamisme de l’emploi en France est incontestable : 540 000 emplois en équivalent temps plein en trois ans sur la période 2012-2015, soit une hausse de 85 % de leurs effectifs, essentiellement au profit de travailleurs bien diplômés. Mais c’est beaucoup moins vrai pour les jeunes entreprises innovantes de la high-tech et du numérique. Le secteur des nouvelles technologies en France « ne représente qu’une fraction faible de l’emploi total et ne se développe plus ». Le « taux de mortalité » des start-up serait élevé. Si il est difficile de vérifier les chiffres, il semble que globalement, l’échec est monnaie courante.

Au-delà de l’image d’entreprises « cool », les conditions de travail dans ces entreprises sont souvent très éprouvantes. De part, leur modèle de développement, l’exigence de résultats rapides, les start-up portent en elles une forme de violence opérationnelle, conduisant à des conditions de travail souvent éprouvantes. Tout le monde n’est pas fait pour travailler dans une start-up. Les exigences inhérentes à cette forme d’entrepreneuriat sont fortes : autonome, endurant, polyvalent, flexible, adaptable… Ce n’est pas vraiment lieu de réinvention des relations du travail.

Sont-elles un moteur indispensable à l’innovation ? En réalité, l’innovation est d’abord l’affaire des grands groupes bien installés : la propension à innover – que ce soit dans les produits, le marketing ou les procédés de production. Si les jeunes entreprises semblent bien jouer un rôle crucial dans le dynamisme d’une économie, cela se fait souvent au détriment de la qualité de l’innovation développée. L’innovation a-t-elle relève-t-elle de l’intérêt général ? C’est là la question à se poser lorsque l’on finance « l’innovation ».

Les écologistes alertent sur cette course à l’innovation de rupture sans limite.Les pouvoirs publics doivent choisir des priorités vers lesquelles flécher moyens et accompagnement. Par exemple, l’économie circulaire, parce que les projets qui naîtront autour de cette thématique permettront de concrétiser la transition écologique, créeront de l’emploi et répondront à un réel besoin.

Concernant la promotion dans des salons, nous n’y sommes pas opposés. C’est là une manière de faire valoir les entreprises régionales œuvrant dans ce domaine. Par contre, nous sommes beaucoup plus réservés, voire défavorables, aux opérations de « marketing territorial » pour attirer des acteurs parisiens du numérique. Il nous semble plus intéressant de travailler à la structuration de communautés organisées autour d’un réseau de tiers-lieux dédiés, comme cela est d’ailleurs prévu.

Continuer à mettre l’accent sur le soutien à la création et au développement d’entreprise basée sur le modèle de la start-up ne nous semble pas pertinent, au regard des nombreuses aides déjà existantes. Je pense ici au fond d’investissement de la French Tech et aux aides octroyées au titre du CAP R & D. Bien évidemment, cela permet aux créateurs du numérique d’inventer de nouveaux produits et services qui se vendront probablement bien. Mais ces créations sont-elles cohérentes dans un contexte de dérèglement climatique ? On laisse souvent penser que parce que c’est numérique, c’est écologique, mais ce n’est pas si évident.

Pour les écologistes, il est préférable d’encourager et de concrétiser les travaux émergents des chercheurs et ingénieurs sur la sobriété des équipements, protocoles, services et logiciels qui sous-tendent l’infrastructure numérique ; d’œuvrer à la relocalisation de la production ; de prendre au sérieux la question de l’obsolescence des objets ; bref, de rendre possible et désirable l’avènement d’un internet low-tech, sans doute plus lent, mais beaucoup plus pertinent, durable et résilient, fondé sur des machines aux fonctionnalités simplifiées, contrôlables et réparables par les utilisateurs.

Le même raisonnement vaut pour le tourisme culturel. Nous ne voyons pas d’inconvénient à financer la mise en lien, via les outils numérique entre l’offre et la demande pour ce qui concerne, les sites culturels, l’hôtellerie, la restauration…  Nous sommes plus réticents à financer des innovations pour les sites touristiques, sans préciser des quelles innovations on parle. L’innovation commerciale ne nous semble pas avoir besoin d’argent public, contrairement à l’innovation culturelle qui attire et permet aux touristes, non pas de regarder l’histoire de nos sites régionaux, à travers des images de synthèse mais au travers de récits, d’anecdotes, de créations artistiques ou de spectacles vivants. Nous préférons avoir plus de guides-conférenciers et de comédiens que de tablettes. Le numérique comme outil de médiation est à manier avec précaution. Malheureusement, la tendance est plutôt de tout miser dessus… Je n’expliquerai pas, faute de temps, en quoi la numérisation des sites induira encore plus d’infrastructures, encore plus d’exposition aux écrans et aux ondes…

Hormis ces réserves, ce rapport comporte de réelles avancées. Je pense en premier lieu audéveloppement du « service public régional » de l’Open data. Lors de l’adoption de la stratégie numérique, nous avions souligné l’importance du rôle structurant et innovant de la Région en matière d’accès aux informations et aux données produites par le secteur public. Ce service joue un rôle important, tant pour l’exploitation, la sécurisation et la participation citoyenne à la vie de la Cité.

J’évoquerai également la partie « numérique inclusif /médiation » avec le projet de passer 80 EPN à 23 (chiffre calqué sur les bassins de vie). Ces EPN aurait vocation à  devenir des plateformes de type « tiers lieux numérique ». Une mise en garde tout de même, pour ne pas reproduire un deuxième « effet » Culture O’Centre. Ce ne serait pas bienvenu. Par ailleurs, on peut se demander s’il n’y aura pas une diminution de l’accès du fait d’une diminution du nombre d’EPN ? La proximité favorise souvent un meilleur accès.

Sur cette question de l’accessibilité au numérique, j’en profite pour souligner les efforts de la Région depuis de nombreuses années pour que tous les territoires de la région puissent avoir une bonne connexion internet. Nous soutenons la demande faite à l’État pour qu’il mobilise des financements pour le Berry et reconnaitre la spécificité de l’Indre et du Cher. Néanmoins, il est extrêmement regrettable que les opérateurs privés ne jouent pas le jeu de la solidarité en acceptant de gagner moins d’argent en équipant les territoires ruraux, moins rentables.

La question des tiers-lieux, fab lab, des lieux pour se retrouver et faire ensemble sont privilégiés. C’est une très bonne nouvelle.Nous souscrivons pleinement à l’idée de créer des lieux collectifs de travail et/ou de création pour éviter la dématérialisation des relations.

Je souhaite mettre en avant la plateforme d’intelligence collective pour les citoyens de la région. Aujourd’hui, tous les mouvements sociaux se servent d’internet pour se coordonner, organiser les débats et se structurer. En 2019, il ne s’agit plus seulement de se donner rendez-vous pour une manif via Facebook, mais de repenser la démocratie à travers des outils numériques.Les civic techs vont de la consultation directe, la pétition en ligne à des outils de contrôle de l’action publique, de « lobby citoyen ». Cet outil s’inscrit dans le cadre du plan régional de démocratie permanente. La structuration de ces outils démocratiques au service de citoyenneté, dans un contexte de COP régionale, permettra à la Région d’être une des plus avancée en matière de transition écologique et démocratique.

En conclusion, ce rapport relatif à l’évolution de la stratégie numérique traduit une vision équilibrée. Mais la prise en compte des enjeux d’empreinte écologique est essentielle dans le cadre du déploiement de la politique régional en faveur du numérique. L’amendement que le groupe écologiste propose vise une amélioration de l’empreinte écologique et énergétique du numérique. Plus que jamais, il nous faut regarder la numérisation de la société dans une logique bénéfice/risque.  Une implication plus collective dans la gouvernance de ces transformations nous semble indispensable, notamment à travers la prise en compte des travaux du CRnum et la pénétration du « libre » dans l’architecture informatique de la collectivité régionale.