Schéma régional de l’enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation

Intervention de Christelle de Crémiers

 

Fruit de la concertation entre la région et les Universités, ce schéma réaffirme, dans un premier temps, l’engagement de la majorité pour la démocratisation de l’enseignement supérieur, pour l’accompagnement des étudiants décrocheurs et pour l’attractivité des établissements d’enseignement supérieur du territoire régional, dans un souci d’aménagement du territoire.

On peut saluer en particulier la mesure « Assure ton avenir dans le supérieur »  où la Région joue son rôle de coordinateur et d’assembleur de politiques publiques pour offrir aux étudiants, à la fois rapidement et de manière efficace, une proposition complète des réorientations possibles dans les établissements d’enseignement supérieur. Cette mesure est emblématique dans un contexte français marqué par l’élitisme du parcours et l’absence de seconde chance, malgré les discours souvent lénifiants. Au moment de la réforme du BAC qui, au nom de « l’ égalité des chances », formule par ailleurs très contestable en ce qu’elle sert de bonne conscience aux injustices sociales, consacre les voies royales encore plus tôt, dès le collège, l’engagement de la Région pour l’orientation et pour la mise en œuvre d’une réelle deuxième chance, doit être souligné. Cet engagement dans le SRESRI fait écho au combat national que les Régions, et particulièrement la nôtre, ont mené contra la marchandisation de l’apprentissage, notamment en réaffirmant l’effort pour augmenter les places en apprentissage de niveau licence et Master.

Cependant, le groupe écologiste s’interroge sur le degré de détermination du SRESRI, au-delà de la déclaration d’intention, de relever les trois enjeux fondamentaux auxquels est confrontée toute politique de la recherche et de l’enseignement supérieur.

Premier enjeu d’actualité, face aux fermetures des antennes qui maillent le territoire régional de la part des Universités que détaillera Estelle Cochard, le SRESRI cite l’importance des territoires. Mais face au rouleau compresseur de la concentration des moyens dans les deux métropoles, cela sera-t-il suffisant ? Les antennes universitaires sont menacées de fermeture, alors qu’elles jouent un rôle clé dans l’aménagement du territoire et devraient à ce titre figurer en bonne place dans le SRADDET. Par leur proximité, les antennes permettent la démocratisation de l’accès à l’enseignement supérieur et représentent un rempart contre la sortie des écrans radar d’une trop grande partie de notre jeunesse. Sans antennes décentralisées, le dispositif « assure ton avenir dans le supérieur » peinera à compenser les parcours chaotiques.

Deuxième enjeu, dont l’actualité s’intensifie toujours plus, l’enjeu de la transition écologique qui est éminemment un enjeu du savoir et de la compréhension systémique du monde. Il n’est jamais assez de rappeler l’urgence de cette transition, année après année… et de constater aussi année après année, que les émissions mondiales de gaz à effet de serre augmentent de manière linéaire et imperturbable, tandis que les poissons disparaissent des mers. Plus de 15 000 chercheurs ont envoyé un deuxième « Avertissement à l’humanité » en novembre dernier. Le premier datait de 1992. Mais rien ne change. L’urgence est devant nous, l’inversion de la courbe doit se produire impérativement dans les dix prochaines années, il ne sera plus possible de le faire après car le dérèglement sera devenu irréversible. Face à cet impératif, la recherche et l’enseignement supérieur doivent se concentrer, non seulement dans les sciences dites dures, mais surtout, et elles sont malheureusement absentes du SRESRI, dans les sciences sociales, les humanités et les sciences économiques car il s’agit d’un changement profond de civilisation qui est attendu de nous.

Troisième enjeu, celui de la citoyenneté. Les écologistes se félicitent que les PICRI (Partenariats Institutions-Citoyens pour la Recherche et l’Innovation) soient évoqués dans le rapport et nous disons : chiche ! Il est un écueil habituel qui se retrouve aussi dans le SRESRI d’une adéquation des formations par rapport aux besoins ponctuels des entreprises. Cette adéquation est forcément court-termiste et conduit à la continuité du  système productif actuel, celui-là justement qu’il s’agit de changer avec un caractère d’urgence. Non, la formation supérieure, comme les autres, ne doit pas être considérée en premier lieu comme un levier de développement économique. Nous pensons, au contraire, que la formation supérieure doit répondre en premier lieu à l’objectif d’offrir des connaissances et des clés d’analyse permettant aux personnes de devenir des citoyens en responsabilité, autant individuelle que collective. La question de la responsabilité est essentielle.

Que ce soit l’Etat, les entreprises, les chercheurs et les élus, personne n’est finalement responsable du monde tel que nous sommes en train de le subir, sans trop vouloir le voir. Personne n’est responsable du dérèglement climatique, de la pollution irréversible, à l’échelle d’une vie humaine, des sols, de l’air et de l’eau, de la destruction de l’écosystème (au sens premier et réel du terme) ayant permis l’émergence du vivant. Alix Téry-Verbe en développera les enjeux.

Sans doute aussi parce qu’il s’agit d’un texte de compromis entre la Région et les Universités, le lien que le SRESRI propose entre recherche et citoyens reste encadré dans le carcan du rapprochement entre les acteurs socio-économiques et les chercheurs. Si l’on peut se féliciter qu’il soit formulé que les associations ont le droit de poser des questions aux chercheurs sur  « les grandes transitions qui traversent le monde contemporain », force est de constater que l’action correspondante nous laisse sur notre faim : une simple et ponctuelle étude sur les besoins exprimés par les acteurs sera prise en compte dans la stratégie régionale. L’enjeu est tout autre : il est de préserver les deux libertés de la recherche que sont la liberté de chercher, sans commande à but économique, et la liberté d’appliquer qui relève du débat démocratique et citoyen.

Le débat démocratique et citoyen est pourtant menacé. A l’heure où un lobbying bien mené de quelques grands groupes a abouti à la Loi sur l’open data qui fait obligation à toutes les collectivités de mettre à disposition leurs données massives, la formation de citoyens responsables et avertis devient un impératif. Il y a une différence de nature fondamentale entre le classement des données nécessaire pour que l’entendement humain puisse se faire une opinion et proposer une prospective, et mettre à disposition des données massives et non organisées, que seul un logiciel peut décrypter, logiciel dont le prix est inaccessible aux citoyens et que seules les grandes entreprises peuvent s’offrir, pour émettre, non pas la prospective d’un avenir commun, mais une prédiction de comportements individuels. Car une prospective peut être ensuite soumise à débat dans un cadre démocratique organisé pour et par des citoyens, contrairement à une prédiction qui s’impose sans discussion. Et qui vise à augmenter toujours plus la consommation individuelle de biens et services.

Il devient indispensable de dire les choses : Quel autre contre-pouvoir se donner que celui des citoyens-chercheurs face à la puissance financière des grandes entreprises qui peuvent se payer des recherches en centaines de millions d’euros, notamment grâce au CICE, pour obtenir, par exemple, des données massives sur le comportement de consommation à un niveau de précision jamais atteint, des mouvements des yeux à l’attention portée sur les objets ? Les exemples ne manquent pas. Les nano-particules qui envahissent les produits alimentaires de la grande industrie, tout comme les OGM, permettent de breveter les produits organiques et surtout de créer une rente pour les entreprises qui les commercialisent. Au prix de notre santé car les nano-particules de métaux lourds s’insèrent dans les cellules de notre corps de manière durable.

Je terminerai en citant une tribune de chercheurs de l’INRA d’octobre dernier, organisme qui n’est pas connu, loin s’en faut, pour être un repaire de dangereux utopistes écologistes, sur la capacité de la recherche à anticiper les grands changements nécessaire ne comportant pas d’objectif marchand.

« Côté recherche, le cas du glyphosate, utilisé sur des millions d’hectares en France, illustre bien comment la réflexion est (mal) traitée. En effet, plutôt que de s’interroger sur quelle molécule remplacera le glyphosate dans les prochaines années, avant d’être elle-même sans doute interdite quelques années plus tard, il conviendrait plutôt de s’interroger sur les pratiques agricoles qui permettront de s’affranchir de l’utilisation de ces pesticides. L’institut possède pourtant les compétences pour mener à bien des recherches sur de nouveaux modes de production agricole. Mais au lieu de saisir cette opportunité, il a continué d’investir massivement dans l’accompagnement du modèle productiviste. Il est vrai que ce travail sur la reconception de systèmes de production fera progresser l’agriculture mais ne sortira pas de brevets commercialisables. C’est une activité non marchande au service de l’intérêt général. »

Le groupe écologiste votera ce rapport, mais restera vigilant sur les velléités de concentration métropolitaine de l’enseignement supérieur, sur un contenu trop centré sur les intérêts particuliers qui captent abusivement la lumière au détriment d’un enseignement systémique, qui est indispensable pour inverser les courbes du dérèglement de l’environnement, ainsi que sur la volonté sans faille de rendre la recherche et ses applications sous impulsion et contrôle citoyens.