Appel à projets PEI (Partenariat européen pour l’innovation en agriculture)

Intervention de Michelle Rivet

 

Monsieur le président, chers collègues, alors que le CESER s’étonne de la  présentation de ce rapport en session, les écologistes se félicitent  au contraire de ce débat. Nous vivons, les agriculteurs vivent, une énorme transformation de l’agriculture et du métier d’agriculteur, probablement de même envergure que celle  du siècle dernier. Il est donc important de s’interroger sur l’innovation agricole.

En effet, aujourd’hui plusieurs chemins s’ouvrent à l’agriculture et certains peuvent être des impasses. A titre de comparaison, elle pourrait se trouver dans la même situation que notre industrie automobile qui est en pointe sur la voiture diesel à l’heure où il faut l’abandonner. Ainsi notre agriculture a déjà pris du retard sur l’agroécologie et l’agriculture biologique : il y a trente ans, ma modeste exploitation exportait sa quinzaine d’hectares de céréales vers l’Allemagne et aujourd’hui, ce pays importe moins de bio que le nôtre.

L’équation agricole paraît simple : 800 millions de personnes souffrent de la faim sur la planète, nos céréales sont le minerai que nous exportons. En réalité, la plupart des pays ont d’ores et déjà la possibilité théorique de nourrir toute leur population. Les victimes de malnutrition sont surtout les petits agriculteurs chassés par les guerres et les catastrophes et/ou qui vendent leur production pour avoir un revenu. Nos productions subventionnées ne font donc qu’aggraver la faim, la situation n’est pas soutenable.

La question de la quantité est de moins en moins présente dans les stratégies alimentaires des pays et la qualité nutritionnelle pourrait dans le futur supplanter les stratégies quantitatives.

Alors que notre continent produit presque 60 % de plus que ses besoins, quel peut être l’intérêt réel d’être la première ou la deuxième région céréalière d’Europe ? C’est pour nous un leurre. D’autres voies d’excellence nous semblent à privilégier et la recherche et l’innovation doivent permettre de les faire émerger.

Le rapport qui nous est proposé donne à ce sujet quelques axes d’innovation  qui nous semblent intéressants :

  • Innover pour faire face au changement climatique, pour améliorer la qualité des produits, pour faire émerger des formes d’organisation, pour trouver des solutions à l’effondrement de la biodiversité, pour valoriser la multifonctionnalité de l’agriculture et explorer des champs supplémentaires (de la production d’énergie à celle du paysage),
  • Et innover en s’appuyant, comme le dit le rapport, « sur les femmes et les hommes qui travaillent au sein des exploitations ». L’efficacité des savoir-faire paysans, de l’expérimentation en ferme et des pratiques collectives en terme d’innovation agricole, n’est plus à prouver. L’urgence en matière environnementale et climatique fait peser des menaces fortes sur l’agriculture. L’accent doit donc être mis sur des solutions à ces urgences. L’agriculture biologique et ses techniques fournissent un ensemble de pistes d’alternatives aux pesticides (désherbage mécanique, solarisation, thermothérapie) de même que l’agriculture intégrée (prédation naturelle). Elles auraient mérité d’être citées dans le rapport pour induire de  l’innovation dans ces domaines.

Nous sommes plus dubitatifs sur d’autres axes retenus  :

  • Ainsi le numérique ou l’automatisation qui ne sont souvent que le prolongement de la mécanisation et de l’outillage. Il faut cependant excepter l’amélioration des conditions de travail et de pénibilité et le développement de l’emploi. L’innovation sur ces sujets est importante pour les agriculteurs et les salariés agricoles et serait bénéfique pour faire évoluer l’image des métiers agricoles et forestiers.
  • Nous regrettons surtout que le rapport continue à considérer comme innovantes les améliorations permettant de produire plus. Si pour 75 % des agriculteurs ayant participé au forum de Bourges, l’enjeu prioritaire est la compétitivité, il ne faut pas s’arrêter à cette priorité brute qui répond à la logique de pouvoir vivre de son activité. Produire plus réduit mécaniquement l’emploi agricole. Alors que l’agriculture et la forêt restent les piliers économiques des campagnes, les territoires ruraux s’épuisent à retenir leur population pour redynamiser leurs centre-bourgs et faire vivre leurs écoles. Dans ces territoires qui nous interpellent régulièrement sur leurs difficultés il nous semble prioritaire d’encourager l’innovation créatrice d’emploi et d’activité plutôt que celle qui les diminue et nous regrettons que le rapport insiste peu sur cet aspect.

C’est pourquoi nous voterons ce rapport sans enthousiasme et nous serons attentifs aux résultats de l’appel à manifestation d’intérêt et des appels à projets, en souhaitant qu’ils infirment nos doutes.