Portrait Charles Fournier

Apprentissage, parcours gagnant

Intervention de Charles Fournier

 

Au-delà du mythe

Les écologistes ne croient pas aux mythes en général, et pas plus à celui qui laisse à penser que l’apprentissage serait l’arme miracle contre le chômage des jeunes (lequel continue à se maintenir au-dessus de la barre des 20 %). Nous pensons qu’il existe aujourd’hui un certain aveuglement autour de l’apprentissage qui empêche certains d’avoir une vision réaliste des choses.

Faut-il rappeler qu’en 2011, Nicolas Sarkozy annonçait mener entre 800 000 et 1,2 millions de jeunes en alternance en 2015 ? Avant lui, Jean-Louis Borloo en 2005 avait promis 500 000 apprentis en 2009, barre qui n’est toujours pas franchie… Baisse du niveau d’expérience du maître d’apprentissage, sanctions homéopathiques, exonérations de charges sur l’embauche d’apprentis et sur les maîtres d’apprentissages, relèvement du quota d’apprentis, les tentatives de mobilisation ont été multipliées sans produire les résultats escomptés. Voilà bien la preuve que la politique du chiffre ne fonctionne pas, que la mobilisation subite ne se décrète pas mais dépend au contraire de l’engagement de tous.

Contrairement à ce que disent certains, la Région Centre-Val de Loire n’est pas une «mauvaise élève» en matière d’apprentissage : celui-ci concerne 6,4 % des 16-25 ans à la rentrée 2014 contre 5,2 % au niveau national.

Mais il est vrai que l’on assiste à un retrait de l’apprentissage : 18 300 apprentis à la rentrée 2014, c’était 6% de moins qu’en 2013, dans la continuité d’une tendance déjà constatée précédemment. Même si sur le long terme le nombre d’apprentis a sensiblement augmenté depuis deux décennies.

Cette tendance n’est pas uniforme : elle touche fortement le BTP (-13 %), la coiffure/esthétique (-11 %), l’agriculture (-9 %) notamment, alors qu’on observe une relative stabilité dans les autres secteurs et même quelques hausses comme dans l’informatique (+ 5 %). On en connaît  les causes : baisse de l’activité, politique d’austérité.

Cette hausse cache une tendance lourde : l’augmentation de l’apprentissage dans les hauts niveaux de qualification et notamment dans l’enseignement supérieur (+14 % en licence, +22 % en master en 2014 dans notre région). C’est une particularité française : plus de 25 % des apprentis relèvent aujourd’hui du supérieur en France, alors qu’il n’y en a presque aucun en Allemagne. A l’inverse la proportion d’apprentis sans diplôme préalable a chuté de 60 à 35 % entre 1992 et 2010 (chiffre national), alors que c’est pour ces niveaux que l’apprentissage est le plus utile en matière d’insertion.

Il faut un engagement de tous, la Région prend largement sa part

En France, les aides publiques sont conséquentes pour l’apprentissage. Nationalement, entre 2000 et 2012, la dépense consacrée à l’apprentissage a augmenté de 50 % (alors que celle des contrats pro a reculé). Les Régions apportent leur part, leur effort propre annuel (sans les dotations de l’Etat) s’élève à 265 millions d’euros, et cette part devrait croître à l’avenir :

  • Le contexte financier stabilisé (inscrit dans la Loi de finances rectificative) et le dynamisme de la taxe d’apprentissage permettront aux Régions de consacrer davantage de moyens pour le développement quantitatif et qualitatif de l’apprentissage dans les prochaines années.
  • La réforme de la taxe d’apprentissage devrait accroître de plus de 10 % les moyens consacrés à l’apprentissage à l’horizon 2017, ce qui se traduira par une enveloppe supérieure de 100 millions d’euros pour les Régions dès 2016.

Ces aides publiques sont nécessaires pour que la formation et l’apprentissage inclus garde un sens d’intérêt général au service de l’acquisition de compétences transférables et non ne devienne une seule réponse aux besoins économiques à court terme. C’est aussi à la collectivité nationale de proposer des voies de formation différentes à celle et ceux qui sont en échec.

Les dispositions du présent rapport prouvent encore l’engagement de notre Région en faveur de l’apprentissage :

  • Parcours gagnant : logique de sécurisation adaptée aux enjeux actuels, qui intègre la notion de transition des compétences, métiers. Revalorisation des métiers, donner envie, associer à la construction de l’avenir, faire un métier utile pour les changements.
  • Développeurs : OK, faire jouer un rôle aux branches, aller dans les territoires, associer les territoires à ce développement (CRST ?).
  • Engagement de la fonction publique pour l’apprentissage : OK, attente de voir l’offre de l’Etat à côté de celle de nos collectivités.

Mais sans effort des grandes entreprises, l’effet est plus lent et plus limité. Celles-ci  recrutent surtout des apprentis de niveau très élevé (ingénieur) mais peu de jeunes en bas niveau de qualification ; au niveau national, seules 3,6 % des entreprises emploient des apprentis ; seuls 1,7 % des salariés sont en apprentissage (2,3 % avec les contrats pro).

L’efficacité malgré tout tient essentiellement aux PME-PMI, artisans, commerçants pas vraiment aux grandes entreprises.

A travers la possibilité d’affecter les cotisations « taxe d’apprentissage » directement aux établissements de leurs choix, les grandes entreprises ont dirigé une partie importante des financements vers l’enseignement supérieur.  La loi Sapin de 2014  vise à contrecarrer cette logique en réduisant de 31 à 23 % la part du hors quota.

Elles doivent prendre leur responsabilité dans un pacte commun pour la formation et notamment pouvoir contribuer elle aussi à la formation des jeunes sans ou à faible qualification. C’est aussi une forme de responsabilité sociale dans le contexte que nous connaissons. Les aides publiques ne régleront pas tout.

 

L’apprentissage, oui mais…

Pourtant si l’efficacité de l’insertion professionnelle à court terme (si tout le monde joue le jeu) est prouvée, il n’en est pas de même à long terme (notamment pour des questions de mobilité professionnelle). La formation à court terme trop spécialisée ne favorise pas une insertion professionnelle durable. Une formation excessivement basé sur l’apprentissage peut donc réduire les capacités d’adaptation aux nouvelles technologies, à l’innovation, au  changement des individus mais aussi de la société. A contrario de la formation sous voie scolaire : les deux sont complémentaires, il faut penser les deux ensemble et pas contre… C’est ce que connait l’Allemagne aujourd’hui, en fin de carrière et dans un contexte de difficulté économique, être passé par un apprentissage sans autre formation tout au long de la vie peut être un frein et fragiliser les capacités de mobilité.

L’apprentissage, c’est avant tout de l’alternance, c’est une pédagogie et celle-ci peut trouver sa place dans la voie scolaire, ce n’est pas l’exclusivité de l’apprentissage. De plus en plus, l’enseignement professionnel s’ancre d’ailleurs dans une formation concrète, expérimentale et ouverte sur la pratique.

Sortons de la concurrence entre les voies. Nous ne voulons pas plus d’une logique de méritocratie : le meilleur apprenti, le meilleur ouvrier pourquoi pas, mais celles et ceux qui ne sont pas tout en haut méritent tout autant, voire encore plus, notre soutien et notre accompagnement. La réussite doit reprendre un sens collectif, c’est cela le mérite véritable, le témoin d’une capacité collective.

C’est donc bien la formation tout au long de la vie qu’il faut penser. Les écologistes se battent, sans relâche, pour qu’il existe un continuum de formations, sans rupture et avec les passerelles nécessaires afin de permettre à tous les jeunes de se former et de s’intégrer dans les meilleures conditions possibles. Il faut construire des filières de formation du CAP au Master, en voie claire ou en apprentissage, de véritable outil de promotion sociale.

Nous nous réjouissons d’ailleurs que notre Région ait ouvert plus de places de formation professionnelle par la voie scolaire, et qu’elle ait augmenté les places en apprentissage. Les deux voies sont à encourager pour répondre à la diversité des apprenants.

Mais pour finir sur ce point, et parce qu’il n’est pas inutile de le rappeler, il faut aussi prendre en compte les désirs des jeunes.  Doit-on seulement rappeler que c’est avant tout par goût, par aspiration, que l’on souhaite exercer un métier, pas pour la simple recherche de quoi vivre. La vie, ce n’est pas le salaire ! Nos vies, nos existences ne doivent pas se construire en fonction de la simple logique économique et encore moins selon une logique de compétition généralisée et anxiogène qui déteint sur le monde du travail, de la formation, de l’ensemble de la société et fragilise notre République.

La formation et l’apprentissage levier de la transition

La formation doit être anticipatrice, volontariste, un levier pour la transition, pas seulement accompagner les crises et prétendre les résoudre.

Si le champ du tertiaire et des services est celui qui a le plus cru ces dernières années, le prochain doit être celui des métiers de la transition : c’est là que se situe les métiers et les emplois de demain. C’est lui qui nous permettra d’édifier des territoires soutenables sur le plan environnemental, résistants face aux crises et à la mondialisation néolibérale.

C’est donc faire faire autrement, entreprendre autrement pour retrouver l’autonomie en matière d’économie notamment par la coopération, seul moyen d’impliquer les gens, l’ensemble des salariés dans l’objet de l’entreprise.

L’apprentissage a une carte à jouer pour développer ce faire ensemble qui favorise l’association des individus, les échanges de pratiques, d’expériences, de compétences, la mutualisation des projets et des biens mais aussi le tissage de
liens entre acteurs et le développement de réseaux économiques locaux solidaires.

Vous l’aurez compris au travers de mes propos, et même si nous pensons qu’il faut aller au-delà des réponses aux difficultés actuelles, nous soutenons les mesures proposées dans ce rapport.

Merci.