Culture scientifique, esprit critique

Intervention de Charles Fournier

 

Je voudrais porter mon propos sur le risque de confusion entre la défiance à l’égard de la science qui n’est que rarement justifiée  et  la critique de la science ou plus exactement de ses résultats qui est indispensable dans une société démocratique et d’un débat public de qualité.

 

Toutes les sociétés développées connaissent une augmentation de la critique vis-à-vis de la nature du développement technologique. Ce niveau de critique augmente avec le niveau de diplôme et l’intérêt envers les sciences et techniques. Il ne s’agit donc pas de dérives « anti sciences », mais de l’expression d’une pensée critique et  de questionnements civiques.

 

Nucléaire, amiante, vache folle, clonage, ondes électromagnétiques – et autres nuisances quotidiennes –, produits chimiques, organismes génétiquement modifiés (OGM), Médiator, gaz de schiste, biotechnologies, nanotechnologies…

 

Nombreuses sont les applications directement issues de la recherche qui ont délcenché des questionnements, voire des scandales, autour de  problématiques environnementales et nous mesurons bien que les questions de santé publique se multiplient tout comme les risques pour notre humanité.

 

Quand 15 000 scientifiques nous interpellent sur l’état de notre planète, il n’y a pas ou si peu de réactions, quand un progrès technologique est critiqué, les leviers de bouclier sont si nombreux. Deux poids, deux mesures…

 

La question centrale qui nous est posée aujourd’hui est de savoir comment la recherche scientifique répond aux besoins de l’humanité ? Quelle est la responsabilité des scientifiques dans la « crise » sociale, politique, économique et écologique actuelle ? Ou encore les « progrès » scientifiques et techniques dépossèdent-ils les citoyens de leurs libertés fondamentales ?

 

La culture « scientifique » ne peut se confondre avec la culture technique ou technologique et le risque de cette réduction existe. La science est par essence le  lieu du débat, de l’échange et du pluralisme de pensée.  Elle est ouverte sur le monde, elle l’interroge, émet des doutes et formule des hypothèses. La science ainsi considérée ne cherche pas à dominer le débat, à imposer une pensée unique. Elle ouvre le regard et la pensée et contribue à définir notre rapport au monde.

 

La critique en est donc consubstantielle, donc à toutes celles et ceux qui nous interpelleront sur ce droit d’interroger la science et ses résultats, nous disons qu’ils font fausse route.

 

Et aujourd’hui, l’enjeu est bel et bien de conserver cette capacité critique dans un temps d’accélération des progrès technologiques, leur diffusion et la diffusion tous azimuts de données, de savoirs dits scientifiques. N’a-t-on pas assisté à des études bidonnées par de soi-disant scientifiques sur les pesticides, sur le diesel (avec une condamnation récente pour la première fois) ou sur l’alimentation ? Des résultats dits « scientifiques ». Alors oui, nous avons besoin d’une capacité critique, de prendre de la distance vis-à-vis des fakes scientifiques et des progrès qui n’auront pas été l’objet d’une réflexion éthique et humaniste.

 

La question de l’influence des financements dans les orientations et les développements de la recherche est aussi posée et encore plus posée qu’hier. Là aussi, le regard critique est de mise dans les choix de financements et d’orientation de l’argent public.

 

Nous sommes adeptes des travaux de l’épistémologie qui s’intéressent à la fois au raisonnement scientifique lui-même comme aux conditions de production des connaissances. Elle a fait émerger « la critique des sciences ». Les scientifiques ne sont pas les seules personnes légitimes pour interroger les évolutions de leur science. Quelqu’un disait que la science était trop importante pour ne la laisser qu’aux scientifiques.

 

Et nous pouvons dire cela, tout en étant des défenseurs de la liberté de recherche fondamentale. Il ne s’agit pas d’empêcher la science mais bien de permettre aux citoyens de participer aux décisions qui en découlent. “Parce que la science nous balance sa science, science sans conscience égale science de l’inconscience.” MC Solaar !!!

 

C’est ainsi la reconnaissance insuffisante de l’intérêt des recherches participatives, citoyennes et coopératives que nous questionnons.  Qu’entend-on par là ? Des sciences :

      • participatives : dont le programme de recherche est défini par une institution de recherche
      • citoyennes : dont le programme de recherche est défini par des associations de la société civile non motivées par des logiques de profit
      • et coopératives : dont le programme de recherche est co-construit, co-défini, et co-piloté.

 

Au fond, la question est donc de savoir si nous voulons des lieux d’évangélisation de culture scientifique et technique ou si nous voulons voir monter en compétence les citoyens.

  • Monter en compétence les citoyens, c’est  par exemple voir les enfants issus des quartiers populaires se diriger vers des carrières scientifiques, voir les filles briser les stéréotypes qui réduisent leurs chances d’avoir accès à une filière scientifique, voir ainsi changer le visage même de la recherche française par la modification de la sociologie de son recrutement…
  • Monter en compétence les citoyens, c’est aussi leur permettre d’avoir un accès égal à la compréhension et au débat sur le changement climatique, les perturbateurs endocriniens, les pestidices, les vaccins, le scandale du Médiator, la vache folle…

 

Depuis une vingtaine d’années, la contribution de la « société civile » à la constitution d’une véritable culture scientifique de nos sociétés est devenue constitutive du progrès social, dans toutes ses dimensions. Mais les politiques en faveur de ces recherches, issues essentiellement des collectivités territoriales, tels les Programmes d’initiatives citoyennes pour la Recherche et l’Innovation (PICRI) en Région Ile-de-France,  restent marginales et peu défendues.

 

C’est en 2005 que le Conseil régional d’Ile-de-France a décidé, à l’initiative de M. Marc LIPINSKI, alors vice-président en charge de l’enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation, et directeur de recherche au CNRS, de mettre en place ces PICRI. L’objectif était de faire travailler ensemble des scientifiques issus des laboratoires publics, d’une part, et des organismes à but non lucratif de la société civile, d’autre part, afin de faire émerger des recherches véritablement en prise avec les attentes de la société, d’autre part.

Depuis, le même genre de dispositifs a été mis en œuvre en Nord-Pas-de-Calais, et nous proposons que le Centre-Val de Loire s’y engage lui aussi…