Enjeux liés à la révolution numérique

Intervention de Charles Fournier

 

Cette communication sur les termes de la future stratégie numérique de la région Centre Val-de-Loire est pour nous l’occasion de débattre des enjeux du numérique. L’actualité nous rappelle sans cesse les défis liés à la numérisation de la société. La « révolution » numérique de la société est un processus d’une extrême complexité, d’une extrême rapidité. Elle s’insère dans nos vies, accélère le temps, réorganise nos relations sociales, notre relation à l’apprentissage, amplifie les communications, influe sur les opinions publiques, développe sa propre économie, sa propre monnaie… Internet est devenu un véritable espace public virtuel, avec autant de poids voire plus, que « l’espace public physique ».

Il nous faut interroger le sens des politiques et des investissements publics en la matière pour donner une direction et en ce qui nous concerne envers la politique régionale du numérique. Il s’agit pour la collectivité d’accompagner, d’éduquer à l’utilisation du numérique dans un objectif d’acculturation et d’adaptation de tous. Il convient également de réguler, de protéger cet espace d’interaction contre le libéralisme, contre la manipulation des contenus informatifs, et contre les atteintes à la vie privée.

Pour les écologistes, il y a quatre défis majeurs relevant de l’intérêt général et pour lesquels des réponses doivent être apportées, quel que soit l’échelle d’action.

Le premier, c’est la liberté et la protection numériques. Sans protection, il ne peut y avoir de liberté. Le fondement de notre liberté numérique repose donc sur la confidentialité des données. La capacité de concentration de ces données et la volatilité offerte par les outils numériques deviennent un sujet de société et un objectif commercial. En « navigant » sur le net, en envoyant nos courriels, en achetant dans le e-commerce, en téléchargeant un logiciel sur un ordinateur ou un téléphone… nous fournissons nos données personnelles à des sociétés privées dont la finalité reste la vente ou la construction d’identités numériques très complètes en vue d’une marchandisation. Le modèle économique des réseaux sociaux repose principalement sur la vente de nos données personnelles. Celles-ci permettent d’orienter nos choix de consommateurs, de les prédéfinir même avant que nous en ayons envie. Ce modèle de développement, nous en faisons la critique et nous souhaitons y mettre des garde-fous. Au-delà de la question de données personnelles, il existe pour les administrations et les entreprises, un enjeu manifeste de cyber-sécurité. Que ce soit ici même, au Conseil régional, ou bien au Ministère de la Défense, toutes les administrations font l’objet de cyberattaques. L’annonce de Jean-Yves LE DRIAN visant à constituer une cyber-armée témoigne de l’omnipotence du numérique.

Le sujet de « colonisation numérique des GAFA» (pour Google, Apple, Facebook, Amazon) est au cœur de l’actualité. Il interroge notre souveraineté numérique ou notre capacité à nous émanciper des trusts qui gouvernent le net, l’économie du net et la recherche en matière d’innovation numérique. Leur influence, leurs méthodes basées sur l’entrisme, leurs capacités commerciales sont si importantes qu’elles créent une dépendance tant au niveau de l’usager (qui ne peut se passer de Word) que de l’administration (qui ne peut se passer des logiciels « clé en main » et des offres promotionnelles imbattables). Il nous faut lutter contre cette forme d’impérialisme qui standardise nos « univers numériques », qui creuse les dépenses publiques et qui entrave «la neutralité et l’égalité des traitements » qui seule peut garantir le pluralisme des acteurs et la diversité des approches. D’où l’indignation des milieux du « libre » envers un accord-cadre enfermant entre d’une part Microsoft et d’autre part l’Education nationale.

Autre enjeu : l’économie dite « collaborative » qui est menacée par le phénomène d’ « ubérisation », lequel porte atteinte à la protection des travailleurs de nombreux domaines par une distorsion de concurrence agressive. Une régulation est nécessaire, car cette économie numérique ne doit pas servir les intérêts financiers de seulement quelques groupes internationaux ne respectant pas la fiscalité française. Elle doit être accompagnée et encadrée pour que la collaboration et le partage ne soient pas des freins à l’économie. Réguler « l’uberisation » reste un défi au même titre que l’impact du numérique sur les métiers. Une étude de l’OCDE indique que 30% des emplois (tous secteurs confondus) seront touchés par l’incorporation de numérique dans la production, les services, le commerce, etc. Cette « révolution numérique » du monde du travail appelle la « révolution sociale ». Nous devons adapter nos modèles d’entreprise, notre modèle social et notre rapport au travail. C’est dans cette perspective que nous proposons la réduction du temps de travail, l’introduction plus marquée du « travail à distance » et la proposition du revenu de base.

Enfin, j’évoquerais l’importance de travailler la notion de « sobriété numérique » interrogeant la question énergétique de l’infrastructure numérique tout comme la question du recyclage et de l’obsolescence des objets connectés. Nous souhaitons qu’une réflexion puisse avoir lieu au sein même de notre administration et dans le cadre de « l’organisation écosystémique » proposée dans la communication. Le sujet environnemental et énergétique doit tout autant intégrer la stratégie au titre du cadre éthique et de valeurs. Christelle de Crémiers reviendra sur cet aspect.

J’en viens à la communication qui nous est faite. Elle dresse le bilan de la concertation des Etats généraux du numérique qui ont eu lieu ces derniers mois, et elle préfigure la future stratégie des usages numériques.  Nous sommes particulièrement satisfaits du résultat de cette concertation comme des orientations prioritaires.  L’ambition affichée est pour les écologistes à la hauteur des enjeux. Les enseignements de concertation vont dans le bon sens. Nous sommes satisfaits de constater une prise de conscience collective autour des enjeux du numérique.

Satisfaction également du fait que la Région se fixe comme objectif stratégique de construire et d’animer un écosystème régional reposant sur un socle de valeurs et un cadre éthique. Lors de la campagne régionale de 2015, nous défendions une telle proposition et nous attendons avec intérêt le cadre d’action de ce que nous appelions une « ruche numérique ».

Un bémol de taille, que j’ai évoqué précédemment : celui de l’absence, dans le cadre éthique, de la dimension environnementale incluant notamment la question de la sobriété énergétique de l’architecture numérique.

Le principe de précaution. Jacques ELLUL analysait la technique comme un système autonome qui impose des usages à l’Homme, qui en retour en devient « addict », posant ainsi le postulat qu’un choix technologique induit une forme d’aliénation. Pour les écologistes, le principe de précaution doit orienter notre action. Il permet d’appréhender une technique, une technologie, un outil, une science en intégrant le risque afin de protéger les plus vulnérables. Il permet d’avoir une approche équilibrée entre les bénéfices pour la société et les risques encourus. Ne pas ignorer les risques revient à mieux préparer l’avenir. Il s’agit là d’une approche globale pour faire du risque une opportunité.

Le risque d’une société régie par des modèles prédictifs. La vision du numérique que nous avons est à l’opposé de l’approche « scientiste », non pas que nous sommes opposés aux sciences ou à la technologie, mais nous sommes conscients qu’une technologie n’est pas neutre, et encore moins celles et ceux qui font les choix technologiques ou scientifiques. Le développement et l’utilisation des algorithmes dans notre « navigation » sur Internet, dans les places boursières et prochainement dans les services publics ou dans la gestion de l’espace public interrogent l’éthique et la transparence. La croyance en un progrès absolu et sans réserve ne fait pas partie de l’ADN des écologistes. Le progrès doit être accompagné, compris, répondant à des règles collectives pour être partagé par toutes et tous.

Dans un article de la Nouvelle République daté du 6 décembre, évoquant la chasse aux fraudeurs par la CAF, on apprenait qu’un algorithme était chargé de signaler les dossiers les plus susceptibles de faire l’objet de fraude. Loin de penser que derrière l’utilisation de tous algorithmes, il y a un machiavélisme, cela doit tout de même nous interroger  sur les dérives sociétales que ces innovations peuvent engendrer.  Cette anecdote illustre la nécessité d’avoir une approche éthique et transparente de l’utilisation de ses outils.

J’en profite pour dire deux mots concernant la proposition de Guillaume Peltier sur l’idée d’une application emploi pour la Région, probablement inspirée de l’application Bob emploi de Paul Duan. Ce qu’il y a de bien avec Guillaume Peltier, c’est que l’on n’est jamais déçu par les annonces, c’est un peu  « Noël avant l’heure » à chaque fois ! Cette proposition en forme de « coup de com » devrait être soumise à Pôle emploi plus qu’à la Région, afin d’améliorer leur application Smartphone. Une telle proposition n’a pas vraiment sa place dans un schéma de développement économique.

Priorité à l’accessibilité aux services publics et l’ouverture des données publiques. La communication évoque à juste titre l’inclusion sociale et territoriale (notamment les territoires ruraux). Si la Région lutte contre la fracture territoriale en investissant massivement dans le déploiement des infrastructures numériques, elle doit également s’atteler à ce que l’on appelle l’illettrisme numérique, à savoir un manque de connaissance des clés nécessaires à l’utilisation et la création des ressources numériques. Cela se traduit autant par la difficulté de manipulation des nouveaux outils que par une incapacité à accéder aux contenus de l’information numérique et à les comprendre. Nous considérons l’accessibilité aux usages et aux technologies comme une priorité de l’action publique, tout en anticipant une fracture générationnelle.

Il se joue également l’accessibilité aux services publics qui se numérise un peu partout, parfois sous le vocable de la simplification. Encore une fois, nous alertons sur l’idée sous-jacente de la simplification que ne doit pas se traduire par une « déshumanisation » du service public. Nous sommes conscients que certaines évolutions sont inévitables, que le numérique doit faciliter la relation des citoyens aux services publics et privés, mais inventons les nouveaux services de médiation pour l’accompagner.

La Loi Lemaire acte l’ouverture des données publiques. Cette ouverture est une opportunité et non une contrainte. Elle est aussi intéressante pour les entreprises qui cherchent à développer un projet que pour la transparence citoyenne. Anticiper l’ouverture des données, fixer un cadre accessible de consultation est un défi démocratique important.

Le numérique doit un outil au service de la citoyenneté, de l’apprentissage et de l’émancipation. Le numérique peut être un outil d’amélioration de la participation et de l’expression citoyenne. Le mouvement dit de la Civic Tech (pour « technologies civiques ») constitue une opportunité qu‘il convient d’explorer et d’expérimenter en tant qu’outil de la démocratie permanente. Ces initiatives prônent la mise en place d’outils numériques permettant de réintégrer la participation citoyenne dans la vie politique. Là, encore, il convient d’être attentif et d’accompagner le développement par un cadre d’intervention éthique afin de se prémunir du trolling, du hacking et de toute autres forme de phagocytage qui tuerait dans l’œuf toutes innovation démocratique par le numérique.

Sur l’éducation et le numérique, nous avons toujours préféré une politique de l’éducabilité et du partage connaissance plus qu’une politique de l’objet connecté. Educabilité pour les apprenants en tant qu’outils aux services des savoirs et de l’émancipation et partage de connaissance, outils de travail pour les enseignants ainsi qu’outils d’autoformation par le développement des formations en ligne (MOOCs). Notre vision des apprentissages numériques s’inscrit pleinement dans les valeurs et les pratiques de l’éducation populaire, vision qui aurait vocation à  s’appliquer dans les établissements de formation comme dans nos Etablissements Publics Numériques.

Pour terminer : un sujet que nous avions abordé lors de session de juin 2014 au moment du débat sur le numérique éducatif. Nous avions émis des réserves sur la mise à jour du système d’exploitation de 10 000 ordinateurs dans les lycées. Nous proposions d’étudier la possibilité de migrer vers les solutions libres autant que faire se peut. Par lobbying et parfois par voie de chantage, des entreprises imposent leurs produits au détriment d’une bonne gestion de l’argent public, de la diversité des produits utilisables, de la sécurité. Nous revendiquons une forme de « souveraineté numérique » au nom de de l’autonomisation et de la capacité créative des usagers.

 

Président, chers collègues, vous l’aurez compris : dans leur vision de la « révolution numérique », les écologistes souhaitent que le virtuel serve à la rencontre réelle et à l’expérience sensible du monde, qu’il lutte contre le capitalisme numérique, qu’il se développe en prenant en compte les nouveaux risques et nuisances qu’il peut induire sur la santé, sur les relations sociales ou sur l’environnement.