Le choix de l’après que nous nous apprêtons à faire peut sceller la fin de l’humanité ou bien construire la transformation vers une nouvelle ère

Cette semaine, des voix commencent à se faire entendre sur l’après. Une relance « à fond » pour les uns, qui n’attendent que la fin du confinement pour reprendre là ou on en était. Un nouveau moment de l’humanité pour les autres, conscients que la fin du cycle passé doit nous pousser à créer un nouvel avenir. Ces deux visions s’affrontent à fleurets mouchetés, car le moment n’est pas aux hostilités ouvertes. Pourtant, de ces deux propositions antagonistes va émerger notre avenir. Cette réflexion représente le vrai débat, le seul débat qui vaille finalement.

Dans quelques semaines, l’État et l’Europe, en notre nom, vont injecter des milliards pour tenter de sauver des pans de l’économie. Cet argent est le nôtre et il serait catastrophique qu’à l’image de 2008, nos richesses soient utilisées sans même nous concerter, sans faire appel à un minimum de démocratie.

Un premier travail en Chine indique qu’en parallèle des 3 335 décès du Covid-19, 77 000 décès dus au dérèglement climatique et à la pollution y ont été évités durant les deux mois de confinement. Cette comparaison macabre ne doit pas nous questionner sur les moyens mis en place pour lutter contre la pandémie, mais nous alerter sur l’absence de réaction sérieuse face au réchauffement climatique et à la pollution, dont l’impact est pourtant beaucoup plus important.

La crise générée par le Covid-19 n’a pas transformé nos dirigeants en écologistes. Même s’ils sont obligés de reconnaître la supériorité de l’organisation publique dans le cadre de la gestion des communs au niveau macro-économique, ils ne portent qu’une proposition finalement faible : mettons tout en œuvre pour pouvoir reprendre la vie exactement ou nous l’avions laissée juste avant la crise. Si nous n’y prenons garde, la sortie de crise sera l’occasion d’une relance aveugle qui balaiera les rares gardes fous sociaux et écologiques. Le politologue François Gemenne considère que « le Coronavirus représente une véritable bombe à retardement pour le climat ».

Choisir les productions

Tout ne se vaut pas. La crise sanitaire nous rappelle l’importance de certains secteurs. La santé, l‘alimentation, que ce soit la production, la transformation ou la distribution, l’énergie, les déchets les services publics… représentent des secteurs essentiels. La réalité écologique nous enseigne qu’y compris dans ces secteurs, de nouveaux choix doivent être assumés pour permettre de construire des autonomies afin de reprendre le contrôle local. Une agriculture locale sera toujours plus pertinente et plus robuste qu’un système mondialisé très dépendant où les chanceux vendent au bon moment leurs stocks sur les marchés internationaux et où les malchanceux se suicident (Pourquoi le Covid-19 questionne la dépendance alimentaire de la France). De même, l’énergie électrique française dépend d’importations d’uranium problématiques en période de crise et incite clairement au développement d’énergies renouvelables, parce que locales et peu tributaires des aléas internationaux…

Le secteur du transport est certainement le plus emblématique. Très lié aux modes de vie et aux choix d’une économie mondialisée, le secteur doit décroître car ses impacts ne sont pas tenables. Des types de transport ont vocation à diminuer, comme l’aviation, alors que d’autres doivent subir des transferts modaux très importants, comme le transfert de la route vers le rail, ou encore de véritables révolutions, comme les déplacements individuels. Il va sans dire que la relance économique d’après crise, si elle n’intègre pas ces réalités, peut rapidement tourner à la catastrophe. Devrons-nous, par exemple, mettre des centaines de millions pour repousser l’inéluctable transformation d’Air France ou travailler sérieusement à la transition de ce mode de déplacement ? (Air France bénéficiera d’un « soutien massif de l’État », a réaffirmé hier le ministre de l’Économie).

L’économie circulaire doit devenir la norme

Au-delà des types de production, nous devons aussi nous interroger sur la qualité et la rationalisation globale des process. L’écologie, en portant une forte intégration locale des acteurs économiques, augmente l’autonomie des entreprises face à l’économie globalisée. Elle permet aussi un bien meilleur rendement en optimisant les coûts de production. L’énergie rejetée par son voisin sera toujours au final moins onéreuse que celle qui a fait 300 km pour arriver sur site. De même, la valorisation des déchets a une marge de progression très importante en termes de productivité. Cette relance sera le moment d’enfin booster l’innovation et les savoir-faire du domaine… ou de rater le coche et de continuer à s’enfoncer dans les pratiques d’un autre âge, en gaspillant les ressources et en intoxicant nos enfants. Que ce soit à travers le développement de l’Écologie Industrielle et Territoriale (EIT) ou du réemploi, l’économie circulaire a une place centrale pour le monde d’après.

L’Économie Sociale et Solidaire (ESS) doit être soutenue

L’ESS est structurellement une économie fragile parce que généralement dépourvue d’actifs importants. De nombreuses activités (recyclage, friperies, peinture, espace verts…) sont aujourd’hui fermées et seules les domaines autour de l’alimentation ou des services aux personnes peuvent fonctionner. Face à l’importance stratégique de cette économie, tant sur le plan de l’expérimentation que celui des services communs, nous devons préparer les outils d’un fort accompagnement pour la sortie de crise.

Encore plus aujourd’hui qu’hier, la diminution des déchets est nécessaire

La crise sanitaire met en lumière les fragilités de la filière. Le tri a dû être stoppé dans de nombreux territoires, les personnels manquent de masques et les conditions de travail sont loin d’être satisfaisantes. La composition comme la quantité des déchets sont déterminantes. Plus nous diminuerons les quantités, mieux nous assurerons une composition homogène des types de déchets et plus la gestion en sera simplifiée.

En période de tension où on est obligé de réagir dans l’urgence et souvent sans préparation, on perçoit parfaitement l’importance de ces évolutions. Au-delà de la nécessaire gestion de crise, il est vital de reprendre, d’accompagner encore davantage pour l’amplifier, le travail de transformation du secteur. Dans ce contexte, les associations ont une place incontournables auprès des acteurs institutionnels.

Relocaliser le traitement des déchets

Au-delà des dépenses énergétiques liées au transport, la relocalisation est un enjeu d’aménagement des territoires, mais aussi de maîtrise des productions. Une des fragilités mises à jour par la crise est sans conteste l’organisation économique de notre société. Même si les écologistes portent la relocalisation depuis des décennies, vivre les conséquences de la mondialisation à travers la crise sanitaire actuelle (par exemple par le manque cruel de masques) représente une réalité bien plus aiguë, bien plus marquante que de simples discours.

Nous connaissons les coûts sociaux, environnementaux et territoriaux de cette mondialisation. Pour laisser quelques fortunes amasser encore davantage, les politiques ont laissé faire, voire ont provoqué cette désertification économique. La crise nous démontre l’aberration de telles décisions. C’est un véritable changement de fond qui s’impose à nous. Dans le cadre des déchets, nous devons construire cette relocalisation. Cela passe par l’accompagnement des acteurs locaux pour qu’ils deviennent de plus en plus autonomes face aux groupes internationaux. Cela passe aussi par des règles pour les aider à mieux transformer demain et à amplifier localement le mouvement amorcé par l’économie circulaire. Assumer sur place ses propres déchets, c’est avant tout mieux en maîtriser la production et construire les richesses locale de demain.

La crise sanitaire a mis à l’arrêt des pans entiers de notre économie. Le choix de relancer financièrement tel ou tel domaine doit se poser. Il s’agit d’un choix de société. Voulons-nous financer les petits commerces (fermés pendant deux mois), les producteurs locaux, les artisans, les domaines stratégiques en les réorientant… ou bien accepterons-nous un plan aveugle qui profitera comme en 2008 aux plus grosses industries et à leurs alliés financiers, même s’ils pillent la planète et croulent sous les milliards de dividendes ? Quelle société voulons-nous demain ? Serons-nous capable de construire avec les citoyens ce nouveau monde dont l’humanité a urgemment besoin ?