Cette crise doit permettre de revoir l’échelle de la reconnaissance sociale et de la rémunération des métiers

Cette rubrique intitulée « Les héros du quotidien » entend mettre à l’honneur les « non confinés », ceux qui le temps de cette crise, continuent de travailler dans des secteurs indispensables au fonctionnement de notre société, ceux qui continuent à travailler en côtoyant les autres. Nous avons, au regard de l’urgence sanitaire, porté nos premières attentions sur les « travailleurs du soin » (infirmiers, aides-soignants, aides ménagères, services à la personne…). Souvent déconsidérés avant la crise, ces travailleurs sont désormais en première ligne pour lutter contre l’épidémie.

Cette semaine, alors que notre infolettre est consacrée à l’alimentation, nous souhaitons rendre hommage à ces hôtesses de caisse à qui, hier, nous n’adressions pas un sourire mais à qui, aujourd’hui, nous demandons comment elles vont… Nous avons une pensée particulière pour Aïcha Issadounène, décédée le 26 mars 2020 à l’âge de 52 ans. Elle travaillait depuis trente ans dans un hypermarché de Saint-Denis (93) et était reconnue et respectée en tant que déléguée syndicale. Comme beaucoup de ses collègues, Aïcha continuait de travailler par nécessité, par solidarité avec ses collègues et pour participer à l’effort collectif permettant à la population de pouvoir s’approvisionner, de vivre décemment ce confinement.

Malgré tout, beaucoup de témoignages montrent que les salariés ont peur de la contamination. C’est aussi pour cela que certains groupes de la grande distribution verseront une prime de 1 000 € pour les salariés mobilisés pendant la crise. Dérisoire face au risque, cette prime a la décence d’exister. Quand on gagne 800 ou 900 € par mois et qu’on vous propose une prime de 1 000 € pour aller au travail, eh bien beaucoup y vont. On peut se demander néanmoins si les décideurs et les employeurs prennent la mesure de la gravité de la situation dans ces secteurs dits « à continuité économique ». Heureusement, des mesures de protection minimum sont assez vites arrivées, notamment du gel hydroalcoolique, des gants, des mesures de distanciation dans les îlots de caisse et des plexiglas pour limiter l’exposition avec les clients. Mais toujours pas de masques, sauf ceux apportés de manière indépendante…

Malgré ces protections, de nombreux employés de supermarché vont au travail la « boule au ventre », de peur d’être contaminés et de contaminer leurs proches. Ils témoignent également de l’inconséquence, voire de l’irresponsabilité de certains qui ne respectent ni les mesures de précaution minimales, ni autrui.  

« Il y a des gens qui nous soutiennent et d’autres qui n’en ont rien à faire. Ils ne respectent pas les distances de sécurité ou viennent tous les jours pour acheter trois bricoles au lieu de faire des courses pour une semaine. C’est parfois compliqué à gérer », témoigne Mélanie, caissière dans le Ribéracois en Dordogne.

Cette crise révèle nos dépendances, ce qui est inutile et surtout les biens et services « vitaux ». Elle invite à revoir l’échelle de la reconnaissance sociale et de la rémunération des métiers.  En se penchant sur le discours dominant construit autour du travail au cours des dernières années, valorisant la compétitivité, l’innovation ou la croissance, coûte que coûte, on ne peut être que frappé par l’inutilité de ces mots d’ordre. L’essor de la digitalisation et de la robotisation a conforté ces « valeurs », souvent adossées à des objectifs qui pressurisent. Avant la crise, le « startuper » ou l’autoentrepreneur étaient à l’honneur, aujourd’hui on leur préfère les infirmières et les aides ménagères. Parallèlement, dans les discours de nombreux politiques, la notion de service public était dévalorisée, ringardisée et accusée de tous les maux budgétaires. Il fallait privatiser, optimiser… Cette crise nous rappelle combien le service public est précieux, combien il est indispensable. Elle nous montre l’importance réelle des productions de biens et services essentiels. Elle permet de nous rendre compte combien l’échelon local est vital. Espérons que cette situation permette une prise de conscience sociale !