Introduction à la session de juin 2019 et ressources numériques

Avant d’entrer dans le cœur des débats de cette session plénière, je souhaite mettre en perspective les sujets qui vont nous animer aujourd’hui au regard du contexte de la canicule qui touche la France depuis mardi.

Le dérèglement climatique, dont les écologistes parlent depuis plus de 30 ans, est bien là. Il s’amplifie, s’accélère jusqu’à devancer les modèles prédictifs des scientifiques. Ce dérèglement est lié à l’activité humaine, tous les scientifiques s’accordent là-dessus. En 2018, de nombreux phénomènes climatiques violents ont marqué l’actualité : je pense à l’incendie géant en Californie, aux inondations sans précédent en Australie et, plus récemment, aux chaleurs extrêmes qui touchent l’Inde. Plus de 50° C dans des zones densément peuplées ! Des hommes et des animaux s’entretuant pour avoir accès à l’eau ! Ces températures adviendraient en France à horizon 2050, c’est ce que l’on peut lire dans les journaux et sur le petit bâtiment démonstrateur au pied de l’Hôtel de région.

Nous n’avons plus le choix, nous n’avons plus le temps ! Nous devons dorénavant nous adapter : adapter nos modes de vie, notre consommation, notre économie, nos habitats, nos villes, nos territoires à ces extrêmes climatiques. Je le dis également : si nous ne réorientons pas drastiquement nos fonctionnements, un risque d’effondrement des principaux systèmes mondiaux relevant de l’énergie, de l’alimentation et du climat est possible, à court ou moyen terme. L’Homme a cette capacité de réaction et d’adaptation qui lui permet de réagir vite, mais encore faut-il le vouloir, accepter d’avoir fait de mauvais choix, accepter de se remettre en question, accepter de changer.

Nous avions prévu ce jour une intervention du professeur Mario J. Molina, Prix Nobel de chimie 1995, qui a travaillé sur la couche d’ozone et nous aurait sans doute adressé en direct les alertes mondiales qui sont lancées et restent souvent un peu lettre morte. Malheureusement, cela n’a finalement pas été possible. Je vous invite donc à venir l’écouter demain tout comme le Professeur A. Ravishankara, membre de l’Académie des Sciences américaine et qui travaille sur le climat, dans le cadre du symposium organisé par le Studium, un symposium labellisé « évènement COP régionale »  et qui s’intitule : « Climat, qualité de l’air et santé : quelles actions pour demain ? »

Face à cela, on ne peut plus parler de « développement durable », de « croissance verte ». La mise en œuvre de ces concepts qui dans les années 1980 auraient pu permettre de corriger le tir pour une transition plus douce ne suffira plus.

Devenue centrale, l’écologie est, à notre grande satisfaction, dans tous les discours et dans tous les programmes. Dans un contexte de verdissement général, nous souhaitons rappeler qu’au-delà des promesses et des paroles, seuls les actes comptent et surtout la cohérence.

Le Haut Conseil pour le Climat, dont nous pouvons saluer l’indépendance, pour son tout premier rapport épingle la politique de notre pays. Engagements insuffisants, objectifs nationaux non atteints, budgets carbone mal définis, changements structurels insuffisants : le rapport pointe l’inaction en matière d’adaptions au dérèglement climatique. Mais j’aurais l’occasion d’y revenir à l’occasion de notre Rapport d’Activité et de Développement Durable.

Les citoyens envoient des messages sur l’urgence écologique et sur l’urgence sociale. Ils questionnent notre démocratie, on sent bien que nous ne pourrons continuer comme avant. Il ne s’agit pas de s’accrocher à des légitimités d’hier ou de seulement verdir les discours, mais de montrer une détermination sans faille pour répondre à ces urgences et permettre à chacun-e de se projeter dans un monde désirable, basé sur la solidarité et la coopération, la protection et la gestion commune des biens communs : l’être beaucoup plus que l’avoir.

Et si je parle ici de monde désirable, c’est que ce monde ne sera pas seulement « high tech », il sera aussi « low tech », c’est tout aussi désirable que cette idée sans fin d’un numérique auquel nous ne fixerions aucune borne, qui serait immatériel et sans impact et qui proposerait de formidables réponses pour tous nos problèmes. Les superlatifs ne manquent pas pour décrire ce monde merveilleux qui s’offre à nous.

Alors, je sais, on va vite me dire : « oh la la ! les écolos ces rabat-joie, ces inquiets et pessimistes ». Nous l’entendons tellement. Mais cela ne prend plus.  Et bien je vous le dis, nous sommes avant tout pragmatiques ? et tout en même temps optimistes, et même enthousiastes à l’idée d’un monde qui se transforme, devant les difficultés devant lesquelles nous sommes. Mais nous savons aussi comme elles sont souvent sacrifiées sur l’autel de la croyance aveugle en la technologie, attendant le bout du bout des dégâts que parfois elle provoque, pour réguler et parfois accepter l’idée de  faire autrement.

Le pragmatisme, c’est regarder chaque évolution sous l’angle bénéfice/risque et ne pas en rester aux seuls bénéfices supposés. Le pragmatisme, c’est de privilégier la santé des hommes et des femmes, la protection de notre environnement, la qualité de l’air et des sols, tout simplement la qualité de vie de nos concitoyens. Ces bénéfices/risques concernent tant les questions écologiques que les questions sociales.

Alors oui nous passons le numérique sous ce filtre comme nous le faisons sur tant de sujets et depuis longtemps.

Le numérique est, nous le disons souvent, tout à la fois solution et problème. Longtemps on a associé numérique et écologie. Or, il n’en est rien. La course au développement des outils/objets numériques, l’augmentation des usages, les infrastructures numériques génèrent un impact de plus en plus fort sur les ressources naturelles, l’environnement et le climat. L’empreinte écologique du numérique est en augmentation de 9 % par an et représente déjà 10 % de la consommation mondiale d’électricité. Nous partageons l’interpellation du CESER sur le sujet et nous nous joignons à leur préconisation, à savoir qu’une étude soit menée et qu’une information soit donnée aux enseignants et aux élèves.

La sobriété, c’est la question des usages, c’est la réduction de nos utilisations. Elle est incontournable, même si on peut supposer des progrès quant à l’efficacité énergétique (la technologie). La COP régionale et le défi inter-lycées que nous envisageons sera l’occasion de poser concrètement cette question. Cette sobriété passe entre autres par le recours à des équipements les moins puissants possibles, de voir les changer le moins souvent possible, et de réduire les usages énergivores superflus…

Nous saluons d’ailleurs que le rapport ait fait ce pas de côté et essayé de prendre en compte le côté pile et le côté face. Nous sommes contents que la question de la sobriété numérique soit évoquée, mais elle suppose un réel plan d’actions concrets et déterminés pour exister. Rappelons que nos consommations énergétiques en général sont reparties à la hausse et que le numérique est loin d’être neutre dans cette affaire. En 2030, si Internet était un pays, il serait le premier consommateur d’énergie. La croissance est exponentielle…

Nous considérons tout aussi essentiel de nous préoccuper de la question de la gestion du cycle de vie des matériaux du numérique et d’appliquer ici très pragmatiquement les logiques de l’économie circulaire. C’est le sens de ce que nous avons proposé pour le matériel mis à disposition des familles et des élèves, à savoir un matériel reconditionné.

Il est urgent de s’interroger sur la soutenabilité de ces technologies. « Loin des mines, loin du cœur » : il y a là des externalités qu’il est confortable d’occulter. Par exemple, sans indium pas d’écran tactile et sans néodyme pas d’aimant permanent miniaturisé. Les projections de pénurie montrent déjà des tensions importantes. Des pistes sont étudiées, comme le 100 % biodégradable, mais c’est encore un domaine balbutiant. Il faut faire 4 tours du monde pour fabriquer un smartphone aujourd’hui : des vibreurs fabriqués en Chine jusqu’aux plastiques en Arabie Saoudite.

Alors, allons-y, mettons en œuvre la circularité dont tout le monde parle. Faisons un grand pas ! La première solution dans une logique d’économie circulaire, consiste à allonger la durée d’usage par appareil.  Cela passe par le réemploi, et la maîtrise des coûts de réparation. Levons les principaux freins que sont encore les difficultés de  collecte et l’aspect psychologique qui pousse les usagers vers le neuf.

Le second enjeu, c’est le recyclage. En 2016, seuls 20% des déchets d’équipements électriques et électroniques (D3E) générés dans le monde ont été correctement recyclés. Comme pour le réemploi, la collecte est le premier défi du recyclage.  L’amélioration du taux de recyclage constitue le deuxième défi et dépend fortement des matériaux considérés.

L’économie circulaire du numérique peut s’appuyer sur l’économie de la fonctionnalité, sur l’écoconception et sur le recyclage, c’est cet ensemble qui permettra de résoudre les nombreuses difficultés auxquelles nous seront confrontées.

Nous proposons, plutôt qu’un seul marché d’achat, de prévoir des solutions comme celle que propose la coopérative Commown. Ils achètent des appareils à des producteurs, les proposent en location longue durée sans option d’achat. Ils deviennent responsables du suivi des produits en fin de vie, ce qui limite la rétention chez les particuliers et la dispersion dans les filières illégales. Cette fonctionnalité garantit un confort d’usage aux  clients (matériels toujours fonctionnels) et une vision économique pérenne aux producteurs. Ces derniers pourront ainsi mettre le paquet sur l’écoconception des produits. C’est ce qu’essaye de faire par exemple l’entreprise Fairphone en maximisant l’éco-conception des produits pour minimiser leur impact sur l’ensemble de leur cycle de vie.

Mais c’est maintenant, pas au bout d’un marché, avec lequel nous serions renvoyés à un temps trop éloigné et serions possiblement coincés, comme beaucoup savent faire dans cet univers très monopolistique.

Pour en venir  à la question des usages ouverts par cette délibération, nous saluons que le choix soit laissé aux établissements d’avoir recours à plus de numérique et moins de papier, de choisir la façon d’engager ces changements ou pas. Nous le disons, il peut y avoir plusieurs médias pour le savoir, le numérique en est un, mais ils ne seront toujours que des outils. L’enseignant, en chair et en os et pas en hologramme, reste l’indispensable médiateur du savoir. 

Nous saluons également l’approche sociale de l’aide à l’équipement numérique et l’aide identique forfaitaire de 50 € pour le 1er équipement, nous appelions cela de nos vœux depuis longtemps. C’est aussi une affaire de justice sociale. Beaucoup de jeunes sont déjà équipés et/ou ont les capacités à accéder à ces outils.   

Satisfaction, enfin, sur la possibilité d’avoir recours au dispositif 100 % éducation pour travailler sur la prévention des usages en matière de santé ou encore de lutte contre le harcèlement numérique. Le droit à la déconnexion devra être instauré dans un monde qui nous entraîne vers la connexion

Pour terminer, en pleine réforme Blanquer qui soulève de nombreuses protestations, la liberté de choix qu’elle est sensée porter, dissimule mal des logiques budgétaires et les risques qu’elle ne soit pas bénéfique aux élèves d’abord et au corps enseignant ensuite. Il nous semble tout à fait prudent, de laisser réellement le choix, de ne pas rajouter de la tension à la tension.

Ne laissons d’ailleurs pas croire, même s’il ne s’agit pas de notre responsabilité, que le numérique compensera des moyens finalement davantage contraints demain. En matière d’éducation, croire que l’on peut faire mieux avec moins est un mythe…

Je permets une parenthèse d’ailleurs sur les contenus : la question climatique, alors même que les jeunes se saisissent du sujet avec force, la réforme Blanquer n’en dit absolument rien… Nos lycéens incarnent la « génération anthropocène », celle qui va vivre le dérèglement, celle qui va subir l’irresponsabilité des générations passées. La première à avoir grandi à une époque où les connaissances scientifiques permettent d’affirmer que les activités humaines déterminent et affectent désormais sensiblement les grands équilibres de notre planète. Il serait désastreux de ne pas leur donner les clés pour appréhender l’évolution du climat et la biodiversité.

Pour conclure, nous soutenons ce rapport, nous saluons cet engagement en faveur des élèves, l’effort budgétaire consenti et le maintien des principes de la gratuité des manuels.  Mais nous attendons des actes très concrets sur les enjeux écologiques liés au numérique. Nous ne pouvons plus les reporter, c’est maintenant, et nous avons là une formidable occasion de mettre en totale cohérence paroles et actes en devenant la première Région à choisir l’économie circulaire pour le déploiement numérique.

Charles Fournier