Louer le courage des soignants et saluer les salariés en activité ne suffit pas

Le gouvernement multiplie les mots, les lettres et les déclarations en direction de tous les salariés. Évidemment, les premiers concernés sont ceux qui sont « au front », comme on dit maintenant. Il s’agit des personnels soignants dans les hôpitaux bien sûr, mais aussi dans les maisons de retraite ou au domicile des personnes âgées. Il y a aussi tous ceux qui maintiennent une production, sans vraiment en comprendre l’intérêt au regard de la situation et surtout en se disant : « Pourquoi nous, qui sommes ouvriers, smicards, chauffeurs poids-lourd, nous devrions être au travail, qui plus est sans protection, en prenant le risque de la contamination, alors que d’autres sont en télétravail chez eux ou au chômage partiel ? » Un sentiment injustice envahit ces travailleurs.

A cette interrogation légitime renvoyant aux différences et aux inégalités entre catégories socio-professionnelles, s’ajoute le défaut de matériel de protection minimale, la peur engendrée par la risque de contamination et cette situation d’effondrement brutal de nos modes de vie, de nos économies, de nos repères socio-psychologiques. Les demandes de « droit de retrait » grandissent et l’État s’alarme pour les secteurs « nécessaires à la sécurité de la Nation ou à la continuité de la vie économique et sociale », bien identifiés dans le projet de loi exceptionnel pour faire face à cette situation.

A titre d’exemple, Le Monde du 19 mars donne la parole à des employés de la Blanchisserie blésoise, près de Blois, envisagent eux aussi d’avoir recours au droit de retrait. Dans ce site industriel où, de jour comme de nuit, 180 opérateurs lavent le linge d’hôpitaux franciliens, « nous avons du gel, des gants, mais pas de masques », déplore l’un d’entre eux en évoquant « les chariots de draps souillés, parfois gorgés de sang et d’excréments » qui y sont triés. « On sait tous qu’il faut continuer de traiter le linge pour ne pas paralyser les hôpitaux, mais on ne veut pas y laisser notre peau ».

La situation est aussi alarmante pour les personnels du réseau ADMR qui continuent à travailler et s’occuper des personnes âgées et handicapées et qui ne sont pas non plus équipés correctement pour respecter les mesures barrières nécessaires vis-à-vis de ce type de public particulièrement à risque. Pour ces personnels, impossible de faire valoir leur droit de retrait car, dans la plupart des cas, les personnes bénéficiant de ces services ne peuvent pas se passer de leur visite. A la question posée par une internaute à une assistante de vie à Tours, sur un groupe Facebook associatif : « Qu’est-ce que l’on peut faire pour vous aider ? », elle répond : « J’ai 60 ans en juillet, je suis en retraite au 1er août , faites-moi vieillir de 4 mois et demi tout de suite ».. 

Quant aux personnels hospitaliers, certes rapidement passés du statut de « récalcitrants à l’effort de réduction budgétaire » à « héros de la Nation ». Des héros parfois malades du Covid-19, pas tous équipés en masques, mais tous fatigués. Le manque de personnel, de lits, héritage d’années de choix politiques, se faisait déjà ressentir avant la pandémie…

« Puisqu’ils sont héroïques, marquons leur notre soutien en accédant immédiatement aux légitimes revendications qu’ils portent depuis plus d’un an et auxquelles personne, ni au gouvernement ni à la présidence, n’avait jusque-là accordé l’attention qu’elles méritent. Augmentons rapidement le nombre de lits disponibles, pour aujourd’hui et pour les années à venir. Et puisqu’il n’est nul besoin, semble-t-il, de consulter le Parlement pour prendre les décisions importantes, comme le montrent les récentes mesures de confinement, accordons immédiatement une rallonge budgétaire et une augmentation forte de l’Ondam (objectif national des dépenses d’assurance maladie) qui marquera dans les faits l’engagement de la nation pour son hôpital public », demande Dominique Méda, professeure à l’Université Paris-Dauphine.

Pendant ce temps-là , l’hôpital de Tours lance un appel aux dons auprès de tous les employeurs des secteurs publics et privés pour récupérer des masques et des gels hydro-alcooliques…. 

Il est bien évidemment essentiel de veiller au bon fonctionnement des infrastructures, activités et services « vitaux ». C’est le propre des réponses à apporter en situation d’effondrement : on se recentre sur ce qui est essentiel et on en assure la distribution pour tous, sans privilèges, sans excès. Pour que ce ne soit pas l’armée qui finisse par le faire, il est nécessaire de rassurer et garantir des conditions de travail sécurisées pour l’ensemble des travailleurs de ces secteurs essentiels à la vie quotidienne, mais tellement exposés dans ce contexte de pandémie.