Mobilisation pour l’emploi

Intervention de Charles Fournier

 

A travers ce rapport, la Région Centre-Val de Loire présente la façon dont elle compte intensifier ses actions en 2018 pour permettre aux jeunes, aux demandeurs d’emploi, aux personnes en reconversion professionnelle d’accéder à un emploi.

Il nous est en particulier proposé d’engager notre Région dans la mise en œuvre dès 2018 du « Plan Investissement Compétences » (PIC) proposé par l’Etat et dédié aux publics non qualifiés (savoirs de base, remobilisation) et peu ou pas qualifiés (actions visant la qualification), tout en préparant le futur Pacte Régional d’Investissement 2019-2022. La convention d’amorçage 2018 va nous permettre de contribuer à mettre en œuvre plus de 5 700 entrées supplémentaires en formation, l’Etat devant apporter pour cela une participation financière de 26 millions d’euros. Et à terme, à travers le pacte régional d’investissement dans les compétences 2019-2022, c’est un budget quadriennal supplémentaire de 229 millions d’euros qui est prévu.

Le volontarisme de la Région pour l’emploi et la formation, il se traduit aussi notamment :

  • par les cordées du territoire, qui mettent en dialogue les besoins en compétences des chefs d’entreprises avec les offres de formation sur le territoire et abordent les freins à l’accès à l’emploi et à la formation (logement, mobilité) ;
  • par la souplesse et la réactivité dont la Région sait faire preuve pour répondre aux besoins de compétences des demandeurs d’emplois, des entreprises et des territoires, mais aussi pour être l’écoute des mutations, notamment écologiques.

Bien entendu, le groupe écologiste votera ce rapport, mais nous voudrions profiter de ce débat :

  • 1-pour réagir sur l’actualité brûlante que constitue la réforme en cours de l’apprentissage
  • 2-pour insister sur la nécessité au 21ème siècle, d’envisager la formation tout au long de la vie
  • 3-pour battre en brèche un certain nombre d’idées reçues concernant l’emploi et la formation
  • 4-pour mettre en garde sur l’idée d’une croissance retrouvée qui ferait forcément diminuer le chômage
  • 5-et enfin pour souligner une nouvelle fois l’urgence d’engager une mobilisation collective pour non seulement prendre en compte mais impulser la transition écologique dans les politiques d’emploi et de formation

 

1-LES DÉCISIONS DU GOUVERNEMENT SUR L’APPRENTISSAGE

Comment parler de la formation et de l’emploi sans évoquer les bouleversements apportés par la réforme en cours de l’apprentissage ?

  • Les Régions perdraient leur compétence de gestion des CFA (ouverture, fermeture) au profit des branches d’activités
  • Le financement au nombre de contrats mettraient les CFA en concurrence
  • La taxe d’apprentissage ne serait plus perçue par les Régions… mais il leur est demandé de garder quand même la main sur l’investissement ou sur la « vie de l’apprenti »…

Cette réforme est vraiment inquiétante car la gestion de l’apprentissage par les branches va mettre en péril le travail de régulation qui est effectué par la Région :

  • le rééquilibrage des subventions entre les CFA des branches riches et des branches pauvres,
  • une carte des formations qui s’inscrit dans une logique d’aménagement du territoire,
  • l’attribution aux CFA d’une aire de recrutement qui évite de les mettre en concurrence entre eux.

On lit ici et là qu’il serait assez « logique », « de bon sens », de confier l’apprentissage aux entreprises…

  • Mais quelle a été jusqu’à présent la mobilisation des entreprises pour l’apprentissage ? Le « modèle allemand » est souvent vanté, mais là-bas ce sont 20 % des entreprises qui ont recours à l’apprentissage, en France c’est autour de 3 %.
  • L’apprentissage, ce ne peut pas être qu’un contrat de travail ! c’est d’abord une formation initiale. C’est d’abord une ingénierie et une pédagogie de l’alternance. L’apprentissage s’adresse à des jeunes qui ne sont pas seulement destinés à entrer immédiatement sur le marché du travail

Soyons aussi lucides sur le risque de concurrence exacerbée avec les lycées pros. Quel avenir d’ailleurs pour le financement des lycées professionnels au titre de la taxe d’apprentissage « hors quota » ?

Pour en terminer sur la réforme de l’apprentissage, à nos yeux il aurait été préférable de:

– Favoriser la mutualisation CFA et lycées professionnels dans un même domaine (métallurgie…), pour créer une ambiance de travail encore plus stimulante et mutualiser également les coûts de matériels

Inclure les compétences adaptatives et la transition des compétences. savoir acquérir de nouvelles compétences et s’adapter à plusieurs environnements de travail, aux changements d’équipes ou d’entreprises est tout aussi important que d’exceller dans son domaine.

– Individualiser les parcours : vers le « sur-mesure », par exemple proposer des cours de français aux apprentis qui en ont besoin, pas aux autres qui pourraient bénéficier d’un autre module. Des parcours de découvertes en entreprises, d’orientation seraient aussi bénéfiques pour que l’apprenti puisse penser son parcours de formation de manière plus ouverte et globale.

– Coordonner les formations au niveau de la région : il semble indispensable que les régions aient la responsabilité de gérer la carte géographique des formations professionnelles, du CAP aux BTS, IUT et Licences pro. C’est une condition indispensable pour obtenir un équilibre entre les territoires, les demandes des familles, des artisans, des branches… ce que l’Etat ou les branches ne sont ou seront pas capable de faire.

Pour importante que soit la réforme de l’apprentissage, elle ne doit pas cacher le fait qu’il y a en réalité un mouvement de réforme plus vaste qui va concerner aussi la formation professionnelle continue et l’assurance-chômage… Cela nous ramène plus directement au sujet du rapport de ce matin sur l’emploi et la formation.

 

2- LA FORMATION AU 21ème SIECLE, C’EST TOUT AU LONG DE LA VIE

Attention à ne pas aborder la formation avec comme seule boussole la prise en compte des besoins permettant de répondre aux carnets de commande des entreprises. Cela conduit à des formations ultra-spécialisées ou trop adéquationistes. Le groupe écologiste est donc attaché à l’idée de « formation tout au long de la vie », qui concrétise la capacité qu’une société donne à chaque individu de remettre en jeu son projet professionnel, de se former librement à un métier, d’acquérir des connaissances nouvelles, bref de pouvoir décider d’évoluer à tout moment de sa vie, et tout cela dans un cadre sécurisé. Mais aussi de changer de  voie sans que cela soit si insurmontable… Cela concerne évidemment, en priorité, ceux et celles qui n’ont pas pu bénéficier d’une formation initiale solide ainsi que ceux qui sont touchés par le chômage ou la précarisation de leur emploi. C’est pourquoi elle peut être un élément majeur d’une grande ambition de transformation sociale. Cela ne doit pas s’opposer à la réponse aux besoins de notre économie mais être mise en dialogue permanent : sécurisation des parcours en même temps que réponses aux défis économiques, environnementaux et sociaux.

 

3-ATTENTION AUX IDEES RECUES ET SIMPLISTES SUR L’EMPLOI

On entend ça et là quelques idées qui ont la vie dure et que j’aimerai un peu bousculer.

  • Sur le « savoir être » : les jeunes manqueraient de savoir être, entendez par là, de capacité à se lever, à être poli, à être dur à la tâche…Sans contester que l’entrée en entreprise suppose des adaptations, il me semble urgent de porter un autre regard sur les chercheurs d’emploi et sur les jeunes pour rétablir une certaine confiance. Le savoir être devrait plus être la question du savoir vivre ensemble et coopérer. Et cela engage aussi l’entreprise, les collègues, l’ambiance de travail, la qualité de vie au travail…
  • Il y a partout des emplois non pourvus et des tas de gens qui ne travaillent pas. Certes, il y a des emplois en tensions car les demandeurs d’emploi n’ont pas été formés. Mais l’inadéquation ne vient pas seulement des problèmes de formation…On peut là aussi parler de ce qui rend attractif les emplois : les salaires et les conditions de travail, c’est quand même un sujet…
  • La question de la mobilité qui est partout mise en avant. C’est une vraie question… Mais attention, chacun comprendra que l’on ne peut se satisfaire d’un encouragement à aller travailler toujours plus loin… On doit raisonner aménagement du territoire, transformation du travail, télétravail, etc
  • Il va donc falloir réussir à rétablir de la confiance et ne pas faire reposer la relation entreprise/chercheurs d’emplois sur la défiance : revoir les modalités de recrutement, animer le dialogue dans les territoires…

 

4- ATTENTION A L’ILLUSION D’UNE CROISSANCE RETROUVÉE QUI FERAIT BAISSER LE CHÔMAGE

Le rapport fait état d’un contexte général favorable. Il nous semble qu’il convient d’être prudent par rapport à l’embellie évoquée.

Des chiffres en trompe l’œil

« La croissance revient », dit-on. Alors certes plusieurs clignotants sont au vert : hausse de l’investissement dans un contexte de taux d’intérêts relativement bas, la consommation de ménage ne baisse pas, le commerce et les services reprennent des couleurs, Mais il faut regarder les tendances de fond :

  • L’investissement public est depuis 7 ans toujours en net recul, les potions d’austérité imposées par l’Etat aux collectivités n’arrangeront rien et suscitent même de réelles inquiétudes.
  • Si les exportations vont bien, les importations sont encore plus dynamiques, ce qui continue à creuser notre dette extérieure et à rendre notre économie plus dépendante et plus fragile.
  • Dernier point noir et peut être le plus inquiétant, car il influence directement le moral et la vie de nos concitoyens, la baisse de la qualité de l’emploi.

L’emploi progresse mais sa qualité se dégrade

Comme le souligne le rapport, le nombre de demandeurs d’emploi de catégorie A a diminué de 1,3 % dans notre région entre décembre 2016 et décembre 2017. Très bien !

Toutefois, nous ne pouvons pas faire l’impasse sur le fait que parallèlement, il y a une montée impressionnante de personnes inscrites en catégorie B et C, c’est-à-dire de personnes ayant travaillé quelques heures dans le mois, mais toujours en recherche d’emploi.  A l’échelle nationale, le nombre de ces personnes a doublé depuis 10 ans (en gros de 1 million en 2008 à 2 millions aujourd’hui). Toujours au plan national, ayons bien à l’esprit qu’un tiers des 300 000 emplois créés en 2017 sont des emplois d’intérimaires.

 

La notion de croissance toujours en question

Vous connaissez les critiques des écologistes quant au fait que la croissance du PIB constitue un bon indicateur dans le monde d’aujourd’hui. Récemment l’annonce selon laquelle on prendrait en compte l’impact du trafic de drogues dans le calcul du PIB illustre le non-sens des indicateurs de croissance !!! En revanche, la prise en compte du patrimoine naturel et de l’impact de nos modes de consommation sur celui-ci, notamment à travers l’empreinte carbone ou les atteintes à la biodiversité, ne sont toujours pas d’actualité alors qu’il s’agit d’une réalité implacable. La création d’emplois de qualité, l’amélioration de la qualité de vie de nos concitoyens et la protection de l’environnement que nous laisserons à nos enfants restent des objectifs finaux de long terme qu’il faut intégrer.

 

5- L’URGENCE D’ENGAGER UNE MOBILISATION COLLECTIVE POUR IMPULSER LA TRANSITION ÉCOLOGIQUE DANS LES POLITIQUES D’EMPLOI ET DE FORMATION

Malheureusement, la transition écologique n’occupe pas encore la place qu’elle devrait dans les politiques d’emploi et de formation. La prise de conscience est palpable dans le discours, mais elle peine à se concrétiser alors qu’elle représente un vivier d’emplois et d’activité conséquent.

A l’échelle nationale : l’investissement dans la transition écologique se fait attendre

En 2016, l’OFCE appelait à une relance de l’investissement public équivalente à un effort de 1 point de PIB qui se traduirait sur trois ans par 245.000 emplois. Cet observatoire préconisait d’investir dans l’éducation mais aussi et surtout dans la transition énergétique afin d’atteindre les objectifs en matière de transition énergétique.

Ces investissements devraient se concentrer principalement dans les secteurs des énergies renouvelables (éolien et solaire en particulier) ainsi que dans le secteur du bâtiment (principalement pour réaliser la rénovation énergétique). Il faudrait mobiliser entre 10 et 30 milliards d’euros supplémentaires chaque année pour réussir la transition énergétique. Or, l’investissement dans les énergies renouvelables – pilier majeur de la transition énergétique – n’y atteignait que 3,4 milliard d’euros en 2016, preuve que la route est encore longue.

A l’échelle régionale : engager un politique de l’emploi et de la formation au service de la transition

Investir dans la transition écologique de l’économie nécessite une approche globale et cohérente. Le SRDEII de notre Région fixe le cap :

  • Former aux métiers de la transition écologique et solidaire
  • Soutenir les investissements des entreprises visant la transformation écologique de leur process de productivité
  • S’engager dans une politique d’aménagement du territoire qui favorise d’égalité d’accès à la formation et la durabilité.

 

Vous l’aurez compris, nous soutiendrons l’engagement de la région dans le PIC mais seront attentifs à ce que les choix des formations déployées soient bel et bien en phase avec les enjeux de la sécurisation des parcours et les défis de la transition.