« Plan de relance régional » : nous aurions préféré un plan de transformation

Intervention de Charles Fournier

Ce plan de relance arrive alors que la crise redouble. Le contexte général est inquiétant, insécurisant pour les gens comme pour les professionnels. Il faut avoir l’humilité de reconnaître que dans une telle situation exceptionnelle, personne ne pourrait dire qu’il ferait mieux. On ne peut pas dire que le gouvernement n’a pas pris de mesures (chômage partiel, aides aux entreprises). Néanmoins, on sent un pilotage à vue du gouvernement avec des mesures très verticales et sans concertation.

Le gouvernement n’a pas tenu sa promesse de passer de 5 000 lits lors de la première vague à 12 000 lits de réanimation à l’automne. Le problème pour le gouvernement est que cette augmentation est conditionnée à une mobilisation de 24 000 infirmiers et de 10 500 aides-soignants supplémentaires (d’après une note du ministère de la santé).

La crise sanitaire et économique a fait bondir la pauvreté et les inégalités. La demande de colis alimentaires a augmenté de 40% en moyenne. Les 20% de ménages les plus aisés ont thésaurisé 70% de la croissance du patrimoine financier accumulé entre mars et août 2020. A l’inverse, les 20% de Français les plus modestes n’ont clairement pas pu se constituer de « bas de laine ». Nous notons que seulement 0,8% du plan « France Relance » de l’Etat (soit 800 millions d’euros sur 100 milliards) est à destination des personnes précaires dont la situation s’est encore dégradée avec la conjonction des effets sanitaires, économiques et sociaux de la pandémie…

Malgré l’ampleur des mesures gouvernementales pour l’économie, la crise sociale grandit, avec une augmentation des plans sociaux dus au Covid-19. Il y a aussi un effet d’aubaine de certaines entreprises qui avaient déjà prévu des plans de restructuration : la crise économique liée au Covid-19 accélère des plans de restructuration qui étaient déjà dans les tuyaux.

Le ministère du travail comptabilise 345 plans de sauvegarde de l’emploi (PSE) signés depuis mars. Il en attend un nombre croissant dans les semaines à venir : autant de chômeurs supplémentaires auxquels vont s’ajouter les 750 000 jeunes arrivés sur le marché du travail en cette rentrée 2020. En région, la situation inquiète car parmi les PSE en Centre-Val de Loire, on peut citer Auxitrol Weston dans le Cher (124 emplois concernés) mais aussi Comatelec (93 salariés concernés), Rosières (72 emplois concernés) mais aussi Rasec à Romorantin (50 emplois concernés), Astronics PGA (71 emploi concernés) et bien évidemment Duralex à La Chapelle-Saint-Mesmin…

800 000 chômeurs supplémentaires sont attendus pour cette année 2020. Le gouvernement ne table que sur 160 000 emplois nouveaux créés directement par son plan de relance. Entre les ambitions affichées et la réalité des conséquences sociales de la pandémie, l’écart est si grand que des centaines de milliers de personnes pourraient donc rester sur la touche.

Prenons l’exemple de l’entreprise Mécachrome. Mécachrome Amboise travaille à 90% pour Airbus et Safran (sous-traitance de rang 1 et 2). Mécachrome Aubigny travaille aussi en grande partie pour le secteur aéronautique et pour la formule 1 et le GP 2 (moteurs). Le PSE va supprimer un tiers des effectifs et cela tient à 2 facteurs : premièrement, de mauvais choix d’investissements, qui ont conduit à l’annonce d’un PSE dès décembre 2019 (avant la crise du Covid), deuxièmement la crise internationale du Covid-19 et la chute du marché du transport aérien de passagers).

Cette reprise est aussi le signe que nous n’avons pas tiré les leçons de mars 2020. On sait que l’on paye 20 ans de politique de réduction budgétaire dans le service hospitalier. J’avais cru comprendre que la leçon était comprise et que l’on allait y remédier… Plus de personnel ? Plus de matériel ? Des personnels mieux payés ? La réalité, c’est que les hôpitaux au moment où nous vivons un reflux appellent à l’aide un gouvernement sourd et irresponsable.

Le paradoxe de cette crise et le fait que nous craignons un nouveau confinement repose sur un ratio : nombre de lits de réanimation/nombre de malades en réanimation. En région, le taux de d’occupation des lits de réanimation (l’indicateur le plus décisif) atteint 28%, avec 25 personnes en situation de soins critiques liés au Covid. Cela pose question sur les priorités d’actions et sur le ciblage. On sait que ce sont les plus de 65 ans, les personnes qui ont des comorbidités et les personnes en surpoids. Il y a besoin d’agir fortement auprès de cette population, en prévention.

Nous payons des années de politique de réduction des budgets et d’un manque d’investissement dans le service public hospitalier, en particulier dans les territoires, dans les hôpitaux de proximité. Il faut agir structurellement.

Mais surtout, alors qu’on nous a promis un « monde d’après », on a du mal à voir où il se dessine. Récemment sur les néonicotinoïdes, mais aussi sur le glyphosate, sur l’exploitation de la forêt en Guyane, sur le soutien aux lobbys de l’agriculture chimique, aux entreprises extractives, à la finance…  Tout cela se fait au détriment des « premiers de corvées », du climat, de la biodiversité, de la santé… Et pourtant tous les mots étaient là : relocalisation, résilience, …

Alors le plan de relance du gouvernement nous parait insincère. Il y a des orientations intéressantes sur l’investissement dans le ferroviaire, notamment les petites lignes, ou sur le plan agricole, avec une volonté forte de construire une stratégie nationale sur les protéines végétales, mais « en même temps » on ne met que 30 milliards pour « l’économie verte » sans savoir si les 70 autres % ne vont pas vers des activités économiques destructrices de l’environnement.

Surtout, l’Etat fait 20 milliards de cadeaux aux grandes entreprises de l’énergie, du nucléaire et du pétrole, de la finance et de l’industrie extractive, en baissant les impôts de production, sans contreparties écologiques et sociales et bénéficiant aux secteurs économiques les plus polluants : électricité, gaz, finance et industrie extractive. A l’inverse, les services, la restauration, l’hôtellerie et le numérique sont les secteurs les moins favorisés… En fait on continue avec le même logiciel, mais avec une dose plus forte d’économie verte qui ne fera que brouiller l’enjeu du changement de modèle.

Non, ce n’est pas à la hauteur, non ce n’est plus qu’il faut faire. Le gouvernement a compris qu’il devait avoir une logique économique verte mais on reste dans une approche libérale, avec ses « maîtres mots » : compétitivité, performance et productivité réinventé avec le numérique et des technologies dites vertes. Pour l’instant, on n’est vraiment pas dans le « monde d’après » promis par Emmanuel Macron au plus fort de la crise !

Plus qu’un plan de relance régional, nous aurions préféré un plan de transformation. Ce plan de régional contient des évolutions positives, à l’initiative des écologistes. Il reprend en grande partie des mesures et des politiques soutenues qui sont déjà en cours en matière de transition écologique et citoyenne. Nous sommes plutôt satisfaits de la forme finale de ce plan et des ambitions. Que ce soit sur le volet écologique, éducatif, de formation et même les ambitions économiques. Nous sommes également agréablement surpris de voir enfin arriver des propositions sur les logiciels libres. Parfois les fins de mandats ont du bon !

Après négociations, on a arraché des mesures structurantes pour assoir les bases d’une transformation écologique comme les contrats de conversion, un programme de recherche ambitieux sur la bio, un renforcement des outils pour l’économie sociale (appel à projets innovation sociale), le vélo du quotidien… Nous serons vigilants pour que les actions, les politiques et les budgets soient à la hauteur de l’ambition et des défis. En matière économique, on a souvent été déçu.

Tout ne nous convient pas dans ce plan. On continue la logique de la compétitivité, de la performance, de l’innovation sans qualification. On invite les entreprises à se relancer un peu moins comme avant mais un peu quand même.

Le délibératif illustre ce doute. On est encore sur des outils qui concentrent l’aide sur quelques grands acteurs qui peinent à opérer leur mue écologique et sur quelques start-ups. Dans ce délibératif, on vote trois soutiens qui relèvent plus de l’économie « vert pâle », voire grise, que de la transformation écologique des process. Il est étonnant – ou parlant – qu’au regard des nombreuses propositions faites dans ce plan, nous sommes amenés à voter :

-L’abondement de 1,5 million d’euros dans un fonds de capital investissement « Opportunités 3 » avec une orientation pas bien définie. L’annexe de 68 pages ne nous en dit pas plus. On l’a déjà dit lors de l’abondement d’« Opportunités 2 », nous sommes réservés sur ce type d’outils financiers, sur l’effet levier et l’orientation en matière d’investissements écologiques.

-Idem pour le Programme des Investissements d’Avenir PIA 3 que l’on abonde de 4,3 millions, mise à part une priorité parmi d’autres mise sur les matériaux biosourcés et l’écoconception, tout le reste est orienté vers « l’économie verte », avec un relent libéral et productiviste et des investissements pour « l’économie grise », celle d’avant…

-Enfin, on nous demande de voter un programme Ambition Recherche Développement (ARD), comme en juillet. Nous avions demandé que les ARD puissent arriver en même temps, afin que l’on puisse avoir les grandes clés de lecture de ces programmes de recherche qui engagent fortement les deniers publics de la Région. Force et de constater que ce n’est pas le cas.

Un mot sur la place importante donnée à l’hydrogène dans ce « plan de relance régional », sans qu’il ne soit précisé quel type d’hydrogène on souhaite. Cela nous interroge. En ce sens, cette orientation va dans le sens de l’ambition du gouvernement sur un accent « tout hydrogène vert », sous-entendu un hydrogène issu du nucléaire. Il faut se garder de la tentation de faire de l’hydrogène le nouveau pétrole. La technologie hydrogène est très coûteuse, énergivore et pas nécessairement vertueuse sur le plan écologique. Comme tout ce qui est coûteux, il faut un usage parcimonieux et regarder l’hydrogène comme le « champagne du mix énergétique », tant cette technologie est chère et plus ou moins verte selon sa source de production. Aujourd’hui, 95 % de la production d’hydrogène est issue des énergies fossiles, si c’est pour passer progressivement des fossiles au nucléaire, ce sera sans nous, mais si c’est pour concentrer la production à partir des énergies renouvelables, là nous sommes d’accord.

Nous ne voulons pas une « économie verte » mais une transformation écologique de l’économie, avec la décroissance de certains secteurs polluants et la croissance d’autres plus compatibles avec le climat et la biodiversité. Nous aurions préféré un plan de transformation écologique et sociale plus qu’un plan de relance.

Nous redisons, pour conclure, qu’il est important de ne pas faire un pas en avant et deux en arrière, qu’il est au moins aussi important d’être volontaire dans l’engagement et que cela passe aussi par des priorités budgétaires. Nous devons nous projeter loin et construire le chemin en transparence et en sincérité.

L’urgence est économique bien sûr, mais elle est aussi et surtout sociale. Depuis la crise des gilets jaunes, rien n’a changé : le malaise social est latent, brûlant même à l’hôpital. On a besoin de solidarités, il faut des mesures sociales fortes, des coussins amortisseurs, sinon la crise qui viendra sera encore plus dure. C’est pour cela que nous proposons d’étendre des dispositifs d’emplois et d’insertion comme TZCLD ou, pour lutter contre la pauvreté des jeunes, l’extension du RSA aux jeunes de 18 à 25 ans.

La perspective d’une économie qui opère son virage écologique est pourvoyeuses d’emplois de qualité et non délocalisable. Créons de la richesse à partir des besoins des territoires. Il nous faut refaire territoire pour mieux résister aux chocs, nous prônons un développement local social-écologique.  

Il faut faire avec les entreprises, avec les salariés, il faut mobiliser comme le fait la COP, il faut que cela se passe dans les territoires, espace d’incarnation des changements… On peut relancer mais pas relancer dans le mur… Soyons à la hauteur !