Recherche : enjeux de transition, de citoyenneté

Intervention d’Alix Téry-Verbe

 

Monsieur le Président, chers collègues, nous partageons bien sûr le postulat qu’il est nécessaire de soutenir la recherche fondamentale et appliquée, ainsi que l’enseignement supérieur, mais il nous paraît primordial également que nous tous, citoyens, soyons associés aux orientations et aux objectifs, particulièrement concernant la recherche appliquée, qui soient en phase avec les enjeux de notre époque.

Certes le Conseil régional ne peut décider seul des orientations, le SRESRI étant écrit en collaboration entre autres avec les universités. Toutefois, nos orientations politiques doivent pouvoir peser plus encore dans la balance.

D’abord dire qu’en matière de recherche et d’enseignement supérieur, nous revendiquons une priorité qui devrait être donnée à la transition écologique et sociale pour une société durable et de bien-être, pour que les générations futures aient un avenir vivable, mais nous l’espérons également désirable.  L’appel des 15 000 scientifiques ayant signé une tribune intitulée « Avertissement à l’Humanité » le 13 novembre 2017, illustre la nécessité de réorienter les objectifs de la recherche en faveur du progrès environnemental et sociétal.

Une recherche axée sur la transition qui est d’ailleurs une chance pour le développement économique, mais ce développement économique n’est pas une fin en soi. La finalité « économique » qui domine de la recherche et l’enseignement supérieur relègue depuis longtemps les filières des sciences humaines et sociales. Nous regrettons que celles-ci ne fassent pas l’objet d’une attention particulière dans le SRESRI. Ce que l’on appelle « les humanités » permettent :

  • de développer l’émancipation intellectuelle et l’exercice d’une pensée critique,
  • d’appréhender les évolutions de la société et des technologies
  • d’anticiper les grandes tendances de fond de la société et leurs impacts sur le développement économique, sur la pression environnementale des activités humaines et sur l’organisation et le fonctionnement des relations sociales.

Contrairement à d’autres domaines de la connaissance, la recherche en sciences sociales et humaines, en arts et en lettres ne bénéficie que de très peu de financement privé. Elle doit donc être soutenue par les fonds publics.

Nous approuvons l’objectif d’« amplifier la valorisation économique de la recherche académique et enclencher des processus d’innovation » mais il nous semble important de pouvoir compléter cette phrase par « au service des transitions écologique et sociétale ».

Nous partageons le point de vue du Manifeste pour une recherche scientifique responsable, de l’association Sciences Citoyennes qui interpelle et encourage le débat concernant non seulement les finalités de la recherche et la mise en œuvre de méthodes alternatives mais aussi les responsabilités individuelles et collectives.

Responsabilisons-nous tous ! Oui il est important de poser les responsabilités de chacun pour que personne ne puisse se reposer sur la responsabilité des autres.

Responsabilisation des États, pour se concentrer sur le bien commun des populations plutôt que sur des préoccupations de compétitions économiques.

Responsabilisation des entreprises, et plus particulièrement les GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) dont les préoccupations actuelles vont quasi-exclusivement vers les profits, en s’exonérant de toute responsabilité dès lors que la connaissance des risques est insuffisante ou occultée, et en s’affranchissant de tout contrôle par les citoyens ou les États.

Responsabilisation des décideurs institutionnels et politiques, en prenant des décisions éthiques n’allant ni à l’encontre de la santé des populations et ni à celle de la protection de l’environnement.

Responsabilisation des chercheurs, comme scientifiques et experts.

Ne succombons pas à une forme de scientisme qui nous ferait croire que la science peut sauver tous les maux de la Terre et que les dégâts créés par la technoscience seront mécaniquement corrigés par les développements ultérieurs de cette même technoscience. Non, toutes les découvertes scientifiques ne sont pas du progrès si elles mettent en péril l’environnement et la santé des populations et qu’elles ne servent pas le bien commun. Nous soutenons les programmes dédiés aux enjeux et défis environnementaux s’ils ne sont pas des pansements mais bien des outils pour le changement de modèle de notre société.

Brisons le cercle vicieux dans lequel la recherche est enfermée : course aux contrats, compétition entres labos, et accentuons l’engagement proposé dans le schéma de la recherche collaborative.

Redonnons une place à la société civile en rendant accessible l’université et la recherche. Une part passe par la culture scientifique, technique et industrielle, comme évoqué dans le schéma. Nous souhaitons nous y associer : ce sera l’occasion de créer de l’échange, de la confiance entre société civile et chercheurs, de diffusion des connaissances… mais la formation et l’information ne suffisent pas. L’appel à projets de recherche des PICRI – Partenariats Institutions Citoyens pour la Recherche et l’Innovation – publié en 2005 par le Conseil Régional Ile-de-France est un dispositif financier permettant un travail de recherche commun et à égalité des partenaires, entre organismes de la société civile à but non lucratif (associations loi 1901, SCIC) et chercheurs académiques (universités, organismes de recherche publics). Nous pouvons nous en inspirer.

L’enseignement supérieur également doit faire de la transition sa priorité. Les formations ne doivent pas uniquement répondre à des besoins des entreprises qui elles-mêmes s’appuient sur la nécessité suprême du développement économique et de la compétitivité. Nous préférerions une recherche dont la principale priorité serait la mise en place de filières de production et de distribution durables.

En conclusion, si le schéma proposé montre l’engagement fort de la région dans le développement de la recherche et l’enseignement supérieur et la stratégie associée, nous aurions aimé un SRESRI qui porte davantage les enjeux :

  • enjeux citoyens : lien citoyen-chercheur, coopération, dialogue, débat public, de l’indispensable engagement des sciences humaines face aux défis majeurs pour faire société, face aux inégalités, face au repli de toutes formes…
  • enjeux de la lutte contre le dérèglement climatique et les dégradations environnementales.