Revitalisation commerciale des centres-villes

Intervention de Christelle de Crémiers

La décision  de la Région de créer un fonds régional d’intervention pour la restructuration de l’immobilier commercial en centre-ville est le fruit d’une analyse juste et partagée sur l’évolution lente mais continue depuis des décennies des centres villes vers la désertification, puis l’abandon.

La politique de cette Région en faveur des territoires est ancienne et également continue. Ainsi, le choix volontariste d’intervenir à travers des contrats de solidarité territoriale permet de financer des équipements publics, de mettre en valeur le patrimoine, d’accompagner le logement social, de susciter la création de tiers lieux du numérique, de reconquérir des friches urbaines, d’aménager des espaces de vie publique. La Région intervient également dans le renforcement de la mobilité, facteur clé de désenclavement des territoires. Enfin, le dispositif d’aide économique régional des CAP création reprise et développement accompagnent directement les entreprises, en particulier commerciales.

Par ailleurs, la Région a à cœur de ne pas agir seule, mais toujours en partenariat avec les collectivités et financeurs publics. Elle participe donc naturellement à l’expérimentation Dauge, ainsi qu’au dispositif Action Cœur de Ville initié par l’Etat.

Dans l’ensemble de ces dispositifs à la maille serrée, il existait cependant un trou dans la raquette : celui de la réhabilitation de locaux commerciaux emblématiques d’un centre ville qui nécessitent un investissement dont le rendement, calculé sous l’angle exclusif du marché commercial, serait structurellement négatif. Afin de sortir de cette logique purement financière et permettre une réhabilitation dont les bénéfices ne sont pas seulement comptables, la Région a donc choisi de créer un fonds d’intervention spécifique.

Malgré tout, à l’occasion de ce rapport, on ne peut s’empêcher de constater les limites du volontarisme politique, tant que l’on ne s’attaque pas réellement à la racine du problème. Cela est valable en premier lieu pour l’Etat avec son dispositif Action Cœur de Ville. Et, de fait, cela rejaillit sur la Région également, du fait de son partenariat. L’expérimentation Dauge comportait de nombreuses vertus qui ne se retrouvent pas dans le dispositif Action Cœur de Ville. Le rapport Dauge posait clairement les conditions à partir desquelles on pouvait valablement investir dans la rénovation des commerces de centre ville et il semble que ces conditions sont toujours pertinentes et mériteraient d’être prises en compte dans la gestion opérationnelle de ce nouveau fonds régional. En premier lieu, le rapport Dauge appelait clairement à un moratoire des constructions des grandes surfaces pour les territoires en stabilité ou en contraction démographique. Je rappelle que l’abandon du centre-ville n’est pas qu’une question de locaux trop petits et de propriétaires fâchés pour des questions de succession. A cette occasion j’invite à considérer l’idée d’une CRAC (Commission Régionale de l’aménagement Commercial) en remplacement des CDAC actuelles qui ont permis une prolifération laxiste pendant plusieurs générations. Il n’est pas acceptable de pratiquer en la matière le fameux « en même temps » : on demande des subventions pour le centre ville et en même temps on autorise les créations ou les extensions des grandes surfaces en périphérie. Ensuite, il convient d’assortir tout projet de rénovation commerciale en centre-ville d’un plan d’accessibilité et de mobilité, avec une exigence de transport en commun, tellement le modèle d’accès aux grandes surfaces est terriblement simpliste et insoutenable : la voiture individuelle et des immenses espaces de parking en plein champs.

L’association nationale des EPCI a évalué en France un excédent de 25 millions de m2 commerciaux. C’est dire si au fil des années, les CDAC ont entériné les projets sans aucune vision ni de la réalité du marché global, ni de l’artificialisation galopante des terres agricoles, ni de l’aménagement du territoire. Nous sommes face à une situation assez tendue. Il convient d’ores et déjà, pour la Région comme pour les EPCI, d’anticiper des fermetures brutales de la part des grandes enseignes réputées pour leur pragmatisme, tout comme l’incapacité de rouvrir, en l’absence de fermetures des grandes, de la part des petites.

Il convient aussi, dans la conduite des nombreux dispositifs et partenariats de la région pour la revitalisation des villes et villages, de soumettre clairement son accompagnement à une volonté prouvée de la part des communes d’augmenter les terres agricoles et favoriser les installations. Nous sommes en pleine élaboration du SRADDET, qui définira des règles partagées au niveau régional auxquelles l’utilisation de ce fonds devrait être soumise et le groupe Ecologiste s’interroge sur l’articulation des mesures dans le temps. Il regrette également l’occasion manquée pour longtemps de se doter d’un EPFR qui en la matière répondait entièrement aux nouvelles compétences de la région et aux enjeux territoriaux actuels particulièrement aigus du fait de la politique national à l’œuvre.

Nous ne sommes plus dans les années 70 où la construction des grandes surfaces apparaissait comme le summum ultime de la modernité. Nous savons aujourd’hui, après 50 ans de dégradation continue de l’attractivité des villes et villages et de l’environnement, de disparition des sols perméables et fertiles, je rappelle qu’entre 2006 et 2014 la Région a perdu 51 000 ha de terres agricoles, nous savons aujourd’hui que ce modèle économique n’est ni bon ni soutenable. Nous savons aussi qu’il est antinomique du développement local que nous appelons de nos vœux, celui qui permet aux jeunes de rester et de pouvoir travailler, celui qui permet de savoir ce que l’on a dans son assiette parce que le lien social entre les acteurs économiques est vivant, celui enfin qui permet valablement d’espérer que dans une décennie la ruralité française ne sera pas une suite de villages fantômes et de villes pauvres. Alors, comme nous le savons, il faut le dire. L’Etat a finalement choisi l’omerta sur le sujet. La Région, dans son rôle de « dernier rempart » que nous évoquons souvent, au-delà de la création de ce fonds d’intervention, forcément ponctuel, ne doit pas se taire sur la nécessité de changer de modèle d’aménagement urbain à travers le développement local. Elle doit, au contraire, entraîner les collectivités à avoir le courage d’amorcer la transition, de favoriser l’artisanat et les petites entreprises, comme les petites exploitations agricoles et bien sûr, reprendre la main sur la politique foncière. C’est à cette condition que le volontarisme politique régional sera à même d’imprimer une inversion de la tendance que nous observons depuis trop longtemps.