Stratégie numérique régionale (usages et services)

Intervention de Charles Fournier

Saluons à nouveau la méthode, le temps de la concertation et de la co-élaboration, les échanges acculturant avec les acteurs de la région. Cette stratégie est utile pour donner un cadre collectif, pour fixer des ambitions et faire vivre un écosystème des acteurs du numérique en région. Elle intègre une diversité thématique intéressante et nous partageons les quatre ambitions telles qu’elles sont énoncées :

-Généraliser l’accès aux réseaux et aux données

-Soutenir et accompagner l’écosystème régional du numérique

-Diffuser et valoriser la culture numérique

-Expérimenter les usages de demain sur les territoires

Mais à la lecture précise du contenu qui traduit ces ambitions, nous souhaitons apporter plusieurs bémols et formuler quelques propositions d’évolution.

D’abord,  il est important pour les écologistes, lorsque nous évoquons la question du numérique, d’avoir une approche équilibrée de la transition numérique, qui certes ouvre de nombreuses possibilités mais constitue non pas une seule virtualité, qui ferait du numérique un sujet sans matière et sans impact environnementaux comme sociaux. Le numérique c’est bel et bien une empreinte écologique qui risque fort sans stratégie explicite, d’aller en grandissant. C’est aussi un risque social que nous ne pouvons passer sous silence. Comme en médecine, une approche bénéfice/risque est ici essentielle.

Oui le numérique peut se regarder sous le prisme économique, la stratégie y fait la part belle, mais il ne saurait être question de ne voir qu’une opportunité, d’être convaincu comme par magie, que nous saurons réguler ces effets négatifs. Nous attendons un volontarisme tout aussi convaincu pour prévenir ces impacts. A ce titre, nous ne partageons pas l’idée d’une « croissance connectée», pas plus que nous considérons que la croissance tout court est un quelconque sens.

Le choix d’intégrer un cadre éthique est une bonne chose pourvu que ce cadre soit utilisé et l’hypothèse d’une charte qui guiderait les mises en œuvre de cette stratégie va dans le bons sens. Pour autant, nous proposerons un amendement pour marquer davantage les enjeux de santé et les enjeux sociaux trop faiblement énoncés.

Je souhaiterais également aborder des enjeux qui nous paraissent importants et sur lesquels notre analyse peut différer :

Les enjeux de la « grosse donnée »

-Le défi de l’ouverture des données publiques : Les collectivités ont de toute évidence un rôle à jouer dans cette économie en tant que détentrices de données publics et donc potentiel fournisseur. L’accès aux informations et aux données produites par le secteur public joue un rôle important, tant pour l’exploitation, la sécurisation et la participation citoyenne à la vie de la Cité. Il restitue le bénéfice d’usage aux citoyens et aux entreprises qui en ont financé la récolte et le traitement. Il convient d’organiser l’ouverture pour favoriser la création de services innovants, l’accès à la connaissance, la gestion éthique et citoyenne des données locales. Mais nous devons également être combatifs pour éviter toutes logiques de marchandisation sauvage, d’utilisation sans cadre des données. Construire les services publics de mise à disposition des données est essentiel. Je voudrais citer ici l’exemple des données sur l’offre de formation des CARIF-OREF…

-Le rapport met en avant un projet multi-partenarial autour de la « Big data environnementale » : Il est évoqué une opportunité de développements économiques « exceptionnelles et inédites » autour de la future activité de ce consortium public-privé. Nous nous réjouissons donc de l’ouverture publique de ces données scientifiques et techniques. En tant que données d’intérêt général, leur caractère ouvert et libre d’accès est primordial. Organisées et mises à disposition, ces données participent de la nécessaire transmission du savoir et de la connaissance de son environnement.

-Concernant la fameuse économie de la Big Data (en français « la grosse donnée »), C’est un nouvel eldorado dont le modèle économique repose sur l’exploitation des données. Plus on en a, plus on est puissant, plus on gagne d’argent en s’assurant un avenir radieux : Google, Facebook, Amazon, Apple possèdent à eux quatre 80 % des données personnelles mondiales. D’où, un rappel de ce que nous avions dit lors la communication en Mars dernier, il ne peut y avoir de démocratie et de liberté, sans appropriation démocratique, sans protection individuelle et sans une gouvernance élargie.

-Les applications de l’exploitation des données sont vertigineuses. Elle repose certes sur une gestion prédictive qui n’est pas sans dérives mais elle offre également des possibilités d’amélioration des services publics notamment la gestion des villes, des équipements publics, des transports mais aussi la distribution d’énergie. Il s’agit d’une possibilité technologique qui permettrait de favoriser la décentralisation des moyens de productions énergétique. Je pense, ici, au concept «smart » qui envahit nombre de secteurs. Il repose sur une réorganisation de fond en fonction des possibilités offerte par le numérique.

Nous avons bien compris, que la théorie de la troisième révolution industrielle de Rifkin était à l’œuvre. Ce modèle intéressant repose sur une dimension fortement techniciste, c’est-à-dire assis sur la technologie notamment le réseau numérique et ses objets appliqués. Ce qui pose la question de la dépendance aux réseaux, à ceux qui en conçoivent aux algorithmes et aux objets connectés.

Une société fortement technologique, celle vers laquelle nous allons immanquablement, se doit d’inventer de nouvelles règles contractuelles entre les citoyens et la technologie qui progressivement va régir sa vie : maitrise des codes, des règles et connaissance de l’état de leurs droits dans ce nouvel univers qui se dessine. Il faut impliquer les habitants dans la future gestion publics numérisée. Il me semble là, qu’il y est l’objet d’une future auto-saisine du CRNum.

 

Les enjeux de gouvernance, citoyenneté et démocratie

-L’orientation de la stratégie vers la mise en réseau, l’échange de pratique et la promotion de la diversité des approches numérique, la créativité semble aller dans le bon sens. Nous soutenons l’idée de promouvoir la diversité du secteur. Nous proposerons donc, dans un souci de garantir la diversité, un amendement en faveur de la promotion des solutions libres. Nous soutenons l’idée de croiser les approches, les disciplines et les outils. Les développeurs d’un numérique appliqué à l’économie de service et de la données doit pouvoir côtoyer et s’enrichir d’un numérique qui axe son développement sur les « humanités numériques », à savoir les domaines de la recherche, de l’enseignement et de l’ingénierie au croisement de l’informatique et des arts, lettres, sciences humaines et sciences sociales.

-La dimension gouvernance, démocratie et citoyenneté de la stratégie. L’importance de la gouvernance dans cette stratégie montre la volonté de structurer les bases d’une démocratie régionale appliquée à la question du numérique. Nous nous réjouissons d’avance des réflexions et actions qui découleront des ateliers de la « Région Labs ». Nous souscrivons également à la mise en place du Réunir la diversité des points de vue et des approches est une étape nécessaire à la construction d’un éco-système à l’ambition d’une construction partagée.  Nous espérons toutefois, qu’il est les moyens de fonctionner et nous aimerions avoir plus de détails sur sa composition et son fonctionnement. La citoyenneté et la démocratie permanente forme une action à part entière et c’est une satisfaction. Nous aurions aimé que des propositions plus concrètes soient faites à ce niveau afin d’adosser des actions concrètes, aux ambitions. Sur ce sujet, je voudrais signaler qu’en matière de civic tech, des actions sont déjà engagées et ont vocation à se poursuivre en 2017-18. Elles n’apparaîssent pas dans le plan d’actions et je souhaiterais qu’elles y trouvent leur place : plateforme numérique, travail avec des start’up de la région qui investissent la question démocratique et citoyenne, mise en place d’un portail régional des initiatives citoyennes et locales… Les choses sont lancées.

 

Les enjeux sociaux et environnementaux       

-Sur l’accompagnement des acteurs économiques par Dev’up, on identifie mal les objectifs de la région sur cette action. On comprend que l’on veut accompagner les entreprises, sans en préciser les objectifs concrets de cet accompagnement. Par ailleurs, nous sommes interrogatifs sur l’apport du digital en ce qui concerne, la « performance sociale et environnementale ». Il conviendrait d’évaluer de la politique de dématérialisation pour mesurer sa performance environnementale, car celle-ci possède des effets rebonds notamment le stockage de données dans les datacenters. Quant à la performance sociale, nous doutons de l’idée selon laquelle, les TIC créeraient des emplois de services pour remplacer ceux qu’ils détruiraient dans les entreprises. Ce doute est renforcé par un des aspects des futures ordonnances Macron portant sur la réforme du code du travail, qui stipulent que les licenciements pour mutation technologique seraient facilités.

-Mon collègue Benoît Faucheux reviendra dans le détail sur le rapport écologie et numérique peu développé dans cette stratégie. La dimension déchet/recyclage est bien présente mais il n’y rien sur l’enjeu d’une sensibilisation aux impacts environnementaux et sociaux du numérique envers le public lycéen et le grand public, ni sur la question de la consommation énergétique grandissante. Nous aurions apprécié que la question de l’empreinte écologique fasse partie du périmètre de réflexion du CRNum. L’action 5 portant sur la transformation digitale des entreprises évoque le besoin pour les PME de pouvoir disposer d’infrastructure de qualité comme les datacenters. Aujourd’hui, les technologies de l’information consomment 10% de la production mondiale d’énergie et la tendance est largement à la hausse eu égard, entre autres au phénomène de Big data. Réduire la dépense énergétique et l’empreinte environnementale des data centers doit guider notre action.

Ma collègue Sabrina Hamadi approfondira le sujet d’une intégration des solutions libres, peu évoquées dans cette stratégie. Les solutions libres apparaissent comme une solution sécure, collaborative et créative que nous souhaitons davantage encourager, nous déposerons un second amendement sur ce point. La vigilance doit aussi être de mise, l’appel aux réponses collaboratives sur ces questions. Ces solutions doivent être vues comme des outils efficaces dans la lutte pour la cybersécurité, l’impact sur l’emploi local  direct et indirect d’un développement des solutions libres pour les administrations ou son importance pour s’émanciper des produits clé en main des grands trusts du secteur.

Nous regrettons également la faible place accordée aux questions de prévention/santé. Que ce soit les effets des objets connectés sur la santé, les apprentissages, les addictions mais également ceux d’internet et des réseaux sociaux sur le harcèlement numérique, les dérives sectaires ou bien la problématique de l’exposition à une trop forte concentration d’ondes électromagnétiques, tous ces aspects mériteraient d’être mentionnés dans le cadre éthique et déclinés en action.

Conclusion

Président, chers collègues, vous l’aurez compris : nous voterons cette stratégie en considérant tout son intérêt, ne serait-ce que pour disposer d’un cadre pour les débats que nous avons ce jour mis en regrattant aussi qu’elle ne porte pas un propos plus équibilibré entre opportunités et risques/défis. Nous restons fidèle  à l’idée  que le virtuel doit servir à la rencontre réelle et  l’expérience sensible du monde, que nous devons lutter contre un capitalisme numérique sauvage et qu’un développement doit absolument prendre en compte les nouveaux risques et nuisances qu’il peut induire sur la santé, sur les relations sociales ou sur l’environnement.