Portrait Jean Delavergne

Appel à projets « Usine du futur »

Intervention de Jean Delavergne

 

Le rapport qui nous est soumis est une déclinaison régionale d’un dispositif national. Nous allons donc évoquer d’abord cette dimension nationale avant de revenir sur le rapport proprement dit.

Disons d’abord que nous partageons bien évidemment les préoccupations liées a la désindustrialisation et aux conséquences dramatiques que cela peut avoir sur l’emploi. Nous apprécions aussi le fait que la puissance publique semble vouloir réagir, y compris contre l’idéologie libérale qui postule qu’on doit abandonner aux seuls marchés la question du développement économique. On peut même trouver intéressant de chercher à promouvoir un nouveau « modèle » productif pour orienter ces interventions publiques.

Encore faut-il qu’un tel modèle cherche bien à prendre en compte l’ensemble des processus concernés. Or lorsqu’on parcoure la littérature disponible, que ce soit sur « l’Usine du futur », « l’industrie 4.0 » ou encore « la smart industrie », on est stupéfait du caractère simpliste – les philosophes diraient « mécaniste » – des évolutions ou des révolutions attendues. Au risque de caricaturer un peu, on peut résumer le propos ainsi : grâce a la 3ème (ou la 4ème ?) révolution technologique, demain nous allons pouvoir résoudre à la fois les problèmes de compétitivité des entreprises, de délocalisation, de relations entre donneurs d’ordre et sous-traitants, de quantité et de qualité des emplois et même pouvoir concilier économie et écologie !

Postuler un tel enchaînement c’est faire fi de la complexité des relations entre technologie, économie, social et environnement.

Peut-on faire l’impasse par exemple sur la financiarisation de l’économie et le type de mondialisation qu’elle entraîne ?

Peut-on faire l’impasse sur la baisse tendancielle des dépenses de recherche-développement des entreprises liée à la recherche de la maximisation du profit à court terme ?

Peut-on faire l’impasse sur les résultats contradictoires et pas toujours bénéfiques de la robotisation et de l’automatisation sur le travail et les travailleurs  ?

Peut-on faire le pari d’une croissance sans limite de la production dans un monde aux ressources naturelles limitées ?

Enfin doit-on aussi s’interdire de s’interroger sur les technologies utilisées ? Je ne parlerai pas du nucléaire ou des OGM. Mais est-ce que la voiture électrique par exemple est bien une solution d’avenir massive qui mérite de telles dépenses de la part de l’Etat ? Autre exemple : prend-on en compte les conséquences négatives sur les plans  énergétiques et sociétaux de la croissance exponentielle des Big Data ? Évalue-t-on les conséquences sanitaires de la diffusion massive  sans évaluation sérieuse des nanoparticules et de molécules chimiques de synthèse dans notre environnement ? …

On pourrait multiplier les exemples mais la question est au fond de savoir si nous sommes en mesure de faire progresser la sagesse aussi vite que la puissance technologique.

Quand les écologistes posent ce genre de question ils sont souvent caricaturés. Certains, les mêmes qui vont jusqu’à réclamer l’abandon du principe de précaution, pourtant inscrit dans la Constitution de la République, n’hésitent pas à nous désigner à la vindicte populaire comme responsables de freins à la croissance. N’hésitant pas a nous traiter de « djihadistes verts », il en faudrait peu pour qu’ils nous déclarent « traites a la patrie » !

Pourtant n’est-ce pas eux avec leurs raisonnements simplistes qui nous conduisent vers des catastrophes et y compris des catastrophes industrielles ?

Les écologistes, au contraire, s’intéressent de plus en plus à l’industrie. Certes nous pensons que nous allons de plus en plus vers une économie du lien et pas seulement de la fabrication de biens. Certes nous sommes aussi plus spontanément attirés par l’artisanat ou la PME que vers « l’usine ». Mais nous avons cependant bien conscience que l’industrie restera encore pour longtemps indispensable pour produire de très nombreux objets manufacturés. Et nous osons même penser que l’écologie pourrait bien être l’avenir de l’industrie.

Nous avons déjà eu l’occasion de l’expliquer plusieurs fois ici. Il y a d’abord de vraies perspectives de  « croissance » dans les filières vertes que ce soit par exemple les énergies renouvelables ou l’isolation des bâtiments. Mais plus généralement c’est l’ensemble de l’appareil de production qu’il convient de verdir pour en assurer la pérennité : c’est toute la problématique de l’économie circulaire visant à assurer une réduction considérable des prélèvements sur les ressources naturelles et rendant nos industries plus résilientes.

Certaines de ces problématiques étaient abordées dans les 34 plans de la Nouvelle France Industrielle d’Arnaud Montebourg mais sans malheureusement qu’elle soient vraiment au cœur de la stratégie retenue. Cela risque d’être encore moins le cas avec le « super plan industrie du futur » retricoté par Emmanuel Macron et présenté hier par le président de la République à Figeac. Le primat de la technologie y semble encore plus affirmé.

Par comparaison, le rapport qui nous est présenté aujourd’hui pour la région Centre semble relativement plus équilibré et heureusement beaucoup moins emphatique sur les formidables bienfaits à attendre de « l’Usine du futur »…

Nous apprécions d’y trouver une insistance particulière sur la place de l’Homme dans l’usine, une vigilance sur la question de l’emploi et une attente sur la question des conditions de travail. Cela se traduit en particulier par le recours à l’ARACT, tant pour les diagnostics que dans le Comité de sélection des projets. Même si Charles Fournier interviendra dans la suite du débat pour regretter qu’un volet formation professionnelle n’ait pas été intégré au projet, on perçoit tout de même une vigilance sur les questions sociales et encore une fois nous nous en félicitons. Mais nous regrettons par contre vivement de ne pas retrouver la même vigilance pour la réduction de l’empreinte écologique.

Déjà dans le dernier appel à projets « innovation », nous avions attiré l’attention sur le risque que les questions liées a l’économie circulaire soient noyées dans la masse. Les résultats ont confirmé notre crainte puisque in fine très peu de projets retenus relevaient de cette problématique.

L’appel à projets régional « Usine du futur » prend certes les choses d’une autre façon en prévoyant des moyens pour la sensibilisation des entreprises, la réalisation de diagnostics et la définition de projets industriels susceptibles d’être aidés. Mais comment cette sensibilisation et ces diagnostics pourront-ils faire émerger des projets de réduction de l’empreinte écologique s’il n’y a pas de spécialistes de ces questions parmi ceux qui doivent y travailler pour le compte de la Région ? Nous craignons donc que faute de moyens le résultat ne soit le même que pour l’appel à projets « innovation » et que très peu de projets cherchant à concilier réellement économie et écologie ne puissent être retenus.